La journaliste palestinienne Shireen Abu Aqleh assassinée par les forces d’occupation israéliennes à Jénine

La journaliste palestinienne Shireen Abu Aqleh, éminente reporter pour Al Jazeera, qui est depuis plus de 20 ans l’un des visages les plus connus pour rendre compte de la situation actuelle en Palestine dans les médias en langue arabe, a été abattue aux premières heures du mercredi 11 mai par les forces d’occupation israéliennes qui envahissaient Jénine. Elle a été abattue d’une balle dans la tête alors qu’elle portait son gilet « Presse », suscitant l’indignation face à son meurtre et aux attaques systématiques dirigées contre les journalistes palestiniens.

L’assassinat d’Abu Aqleh a suscité des comparaisons avec le meurtre du journaliste palestinien Yasser Murtaja et d’Ahmed Abu Hussein à Gaza pendant la Grande Marche du retour en 2018, ainsi qu’avec les 50 journalistes palestiniens tués depuis 2000 par l’occupation israélienne. Il y a aussi des dizaines de journalistes palestiniens détenus derrière les barreaux de l’occupation, dont Bushra al-Tawil, emprisonnée sans inculpation ni procès en détention administrative. Abu Aqleh était une figure incontournable d’Al Jazeera, célèbre dans toute la région arabe pour ses reportages sur les quatre guerres contre Gaza, la guerre israélienne contre le Liban et la lutte de libération palestinienne en cours. À de nombreuses reprises, elle a couvert les histoires des milliers de prisonniers palestiniens, de leurs familles, de leurs vies et de leur résistance. En effet, son dernier tweet faisait état de la mort de la mère de l’un des plus anciens prisonniers palestiniens, Karim Younes, huit mois seulement avant sa libération prévue :

Elle rejoint une longue lignée de martyrs palestiniens dont les vies ont été prises par une force coloniale qui tentait vainement de vaincre le peuple palestinien. Son héritage, comme celui de tous les martyrs de Palestine, doit nous inciter à nous organiser, à lutter et à résister pour la libération de la Palestine, de ses prisonniers et de son peuple, et à tourner nos regards vers Jénine, lieu quotidien d’assassinats, de meurtres extrajudiciaires, de raids armés, de démolitions de maisons et d’assauts incessants de l’occupation. Mais aussi le lieu quotidien d’une résistance inébranlable et invaincue qui continue de lutter pour la justice et la liberté, pour défendre la terre et le peuple contre l’agression coloniale.

Nous vous invitons à saluer les martyrs de Palestine et leurs aspirations en rejoignant les marches et les rassemblements pour la Palestine dans le monde entier pour la 74e commémoration de la Nakba, la Journée de la lutte palestinienne, et le mouvement en cours pour la libération et le retour. Voir la liste des actions ici.

L’article ci-dessous de Shireen Abu Aqleh a été publié dans « This Week in Palestine » (en anglais) en septembre 2021. Elle y parle de son retour à Jénine après son précédent reportage, notamment à cause des héros du « Tunnel de la Liberté » qui se sont libérés de la prison de Gilboa et tisse l’histoire de l’emprisonnement à Jénine avec celle de la vie et de la résistance :

 

« Le reportage au temps des légendes »

par Shireen Abu Aqleh

 

C’est probablement une coïncidence qui m’a ramenée vingt ans en arrière. Lorsque je suis arrivée à Jénine en septembre, je ne m’attendais pas à revivre ce sentiment bouleversant. Jénine est toujours la même flamme inextinguible qui abrite de jeunes hommes intrépides qui ne se laissent pas intimider par une éventuelle invasion israélienne.

Le succès de l’évasion de la prison de Gilboa a été la raison pour laquelle j’ai passé un certain nombre de jours et de nuits dans la ville. C’était comme revenir en 2002, lorsque Jénine vivait quelque chose d’unique, à la différence de toute autre ville de Cisjordanie. Vers la fin de l’Intifada Al-Aqsa, des citoyens armés se sont répandus dans toute la ville et ont publiquement défié les forces d’occupation de faire une descente dans le camp.

En 2002, Jénine est devenue une légende dans l’esprit de beaucoup. La bataille qui s’est déroulée dans le camp contre les forces d’occupation en avril de cette année-là est encore très présente dans l’esprit de ses habitants, même de ceux qui n’étaient pas encore nés au moment des faits.

En retournant à Jénine, 20 ans plus tard, j’ai rencontré de nombreux visages familiers. Dans un restaurant, j’ai rencontré Mahmoud qui m’a salué en me demandant : « Tu te souviens de moi ? ». « Oui », ai-je répondu, « Je me souviens de vous ». Il est difficile d’oublier ce visage et ces yeux. Il a poursuivi : « J’ai été libéré de prison il y a quelques mois. » Mahmoud était recherché par les Israéliens lorsque je l’ai rencontré pendant les années de l’Intifada.

J’ai revécu ces sentiments d’angoisse et d’horreur que nous éprouvions chaque fois que nous rencontrions une personne armée dans le camp. Mahmoud fait partie des chanceux ; il a été emprisonné et libéré, mais les visages de beaucoup d’autres ont été transformés en symboles ou en simples souvenirs pour les habitants de Jénine et pour les Palestiniens en général.

Au cours de cette visite, nous n’avons rencontré aucune difficulté pour trouver un endroit où loger, contrairement à ce qui se passait il y a dix ans, lorsque nous devions loger chez des gens que nous ne connaissions pas. À l’époque, les gens nous ouvraient leur maison car il n’y avait pas d’hôtels.

À première vue, la vie à Jénine peut sembler normale, avec des restaurants, des hôtels et des magasins qui ouvrent leurs portes tous les matins. Mais à Jénine, nous avons l’impression d’être dans un petit village qui surveille chaque étranger qui entre. Dans chaque rue, les gens demandent à l’équipe : « Vous êtes de la presse israélienne ? » « Non, nous sommes d’Al-Jazeera. » Les plaques jaunes des véhicules israéliens suscitent la méfiance et la peur. La voiture a été photographiée et la photo a circulé plusieurs fois avant que notre déplacement dans la ville ne devienne familier aux habitants.

À Jénine, nous avons rencontré des personnes qui n’ont jamais perdu espoir ; elles n’ont pas laissé la peur s’infiltrer dans leur cœur et n’ont pas été brisées par les forces d’occupation israéliennes. Ce n’est probablement pas une coïncidence si les six prisonniers qui ont réussi à s’échapper sont tous originaires des environs de Jénine et du camp.

Pour moi, Jénine n’est pas une histoire éphémère dans ma carrière ou même dans ma vie personnelle. C’est la ville qui peut me remonter le moral et m’aider à voler. Elle incarne l’esprit palestinien qui parfois tremble et tombe, mais qui, au-delà de toute attente, se relève pour poursuivre ses vols et ses rêves.

Et c’est ce que j’ai vécu en tant que journaliste : au moment où je suis physiquement épuisé et mentalement vidé, je suis confronté à une nouvelle légende, surprenante. Elle peut émerger d’une petite ouverture ou d’un tunnel creusé sous terre.

À propos de Shireen Abu Aqleh

Depuis 24 ans, je couvre le conflit israélo-palestinien pour Al Jazeera. Outre la question politique, ma préoccupation a été et sera toujours l’histoire humaine et la souffrance quotidienne de mon peuple sous l’occupation. Avant de rejoindre ma chaîne actuelle, j’étais cofondateur de la radio Sawt Falasteen. Tout au long de ma carrière, j’ai couvert quatre guerres contre la bande de Gaza et la guerre israélienne contre le Liban, en plus des incursions en Cisjordanie. En outre, j’ai couvert des événements aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Turquie et en Égypte.

 

Source : Samidoun – Traduction : Collectif Palestine Vaincra