Journée des prisonnier·es palestinien·nes 2026 : “Le Chasseur et le Dragon” par Zakaria Zubeidi

Journée des prisonnier·es palestinien·nes 2026 : “Le Chasseur et le Dragon ” – Zakaria Zubeidi :

Dans le cadre des mobilisations autour de la journée des prisonnier·es palestinien·nes du 17 avril, Samidoun Paris Banlieue vous propose de retrouver des traductions inédites de textes écrits par les prisonnier·es palestinien·nes et déjà disponibles au format papier sur les stands que nous tenons lors des évènements auxquels nous sommes invité·es.

Pour continuer cette série, nous vous partageons ci dessous un texte du combattant et prisonnier libéré Zakaria Zubeidi extrait de sa thèse, intitulée « Le Chasseur et le Dragon : La Poursuite dans l’expérience nationale palestinienne de 1968 à 2018 », dans le cadre du programme d’études arabes contemporaines à l’Université de Birzeit.

Zakaria Zubeidi a été arrêté le 28 février 2019 alors qu’il était en train de rédiger sa thèse. Cet extrait a été publié à l’automne 2021, alors qu’il était incarcéré dans les prisons sionistes. Il a finalement pu terminer son travail de recherche en continuant la rédaction au sein des prisons coloniales.

Zakaria Zubaidi, né en 1976 dans le camp de réfugié•es de Jénine, est devenu l’un des principaux dirigeants de la branche armée du Fatah, les Brigades des martyrs d’Al-Aqsa, pendant l’Intifada d’Al-Aqsa. Sa mère et son frère ont été tué•es par les forces d’occupation en 2002. Il a été poursuivi à plusieurs reprises par l’occupation et s’est finalement vu promettre une amnistie négociée par l’Autorité Palestinienne. Il s’est marié et a eu deux enfants, un fils et une fille, et est devenu un éminent défenseur des arts palestiniens au sein du Théâtre de la Liberté à Jénine. À ce titre, il a rencontré de nombreux•ses militant•ses internationaux•les et partisan•es de la Palestine. Son amnistie a été révoquée en 2011 et il a été détenu sans inculpation par l’Autorité Palestinienne pendant six mois, puis incarcéré dans une prison de l’AP en « détention préventive ». En 2018, il a commencé ses études de master à l’université de Bir Zeit, mais en 2019, son avocat et lui, Tariq Barghout, ont été arrêtés par les forces d’occupation et détenus pour des accusations de résistance armée à l’occupation. Il a finalement obtenu son master derrière les barreaux.

En 2021, il était l’un des six prisonniers palestiniens de l’opération Tunnel de la Liberté, qui se sont évadés de la prison de Gilboa – aux côtés de Mohammed al-Ardah et Ayham Kamamji eux aussi libérés en 2025 dans l’accord d’échange Toufan al-Ahrar, arraché par la résistance palestinienne et la fière et digne population de Gaza ; et de Mahmoud al-Ardah, Monadel Nafa’at et Yaqoub Qadri qui restent toujours incarcérés.

Le 4 septembre 2024, le fils de Zakaria Zubaidi, Mohammed, est tombé en martyr aux côtés de ses camarades de Jénine et de Tubas, visés par des missiles des forces d’occupation sionistes.

Le 30 janvier 2025, Zakaria Zubeidi a été libéré dans le cadre de l’accord d’échange Toufan al-Ahrar, arraché par la résistance palestinienne et la fière et digne population de Gaza. Lors de son arrivée à Ramallah, il déclare devant une foule massive de milliers de personnes réunies pour accueillir les prisonniers libérés :

Ce que vous voyez aujourd’hui est un référendum populaire pour la Résistance […] Que Dieu ait pitié des martyrs de Gaza, guérisse leurs blessés, les ramène chez eux en toute sécurité et protège le camp de Jénine.”

Il fait ensuite référence à son livre et à sa thèse, Le chasseur et le dragon : l’existence fugitive dans la condition palestinienne, 1968-2018 , et déclare fièrement :

« Lé dragon est le propriétaire de la terre, et le chasseur est un envahisseur qui doit partir. »

Lors de la première visite de son avocat après l’ opération du Tunnel de la Liberté en 2021, Zakaria a expliqué pourquoi il avait demandé la suppression du point final à la fin de son livre. Il a déclaré : « Je veux garder l’histoire du chasseur et du dragon ouverte avant d’être libéré de Gilboa. L’histoire n’est toujours pas terminée. »

Zakaria Zubeidi était un ami proche de Walid Daqqah. Il avait, alors qu’il était en isolement, soumis une demande urgente à l’administration sioniste en décembre 2022 pour faire don de sa moelle osseuse à son ami combattant et écrivain, qui luttait contre le cancer et la brutalité des geôliers sionistes. La demande de Zakaria a été refusée et Walid s’est élevé en martyr dans les prisons de l’occupation à cause de la négligence médicale de l’administration pénitentiaire sioniste. Mais sa fille, Milad (qui signifie « naissance »), née grâce au sperme de son père sorti en contrebande des prisons coloniales, témoigne de son combat pour la liberté. Il était naturel que Zakaria Zubeidi prenne la suite du premier texte de cet série, “Le Conte du Secret du Spectre, les Martyrs Retournent à Ramallah” par le martyr Walid Daqqah.

PS : Cette traduction a été faite par des militant·es, en utilisant des outils de traduction automatique, et comporte forcément des erreurs. Nous en sommes désolé, et vous invitons à nous contacter à cette adresse si vous êtes arabophones et souhaitez nous aider à traduire des textes de l’arabe au français : samidoun.rp@gmail.com

POUR LIRE LE TEXTE ORIGINAL EN ARABE

Nous vous partageons ce texte sous la forme d’un pdf, librement téléchargeable ici :

TELECHARGEZ LA TRADUCTION FRANCAISE  


LE CHASSEUR ET LE DRAGON

Zakaria Zubeidi

 

Première identité du dragon

Je vous livre ici mon témoignage, regard sur ma propre vie, ma trajectoire militante et ma lutte contre l’occupation. Il renferme l’histoire de la traque entre le chasseur et le dragon, une expérience transmise de génération en génération en Palestine, des ancêtres aux petits-enfants.

Je suis né en 1976 dans une famille originaire du village de Wadi al-Huwareq, près de Césarée, dans le district de Haïfa, village dont elle fut expulsée en 1947, avant la Nakba. Mes grands-parents ont ainsi subi plusieurs fois la Nakba dans tous ses détails : d’abord de Wadi al-Huwareq à Césarée, puis de Césarée au camp de Janzour près de Jénine. En 1948, à cause d’une inondation, la famille dut à nouveau se déplacer, vers le camp de Jénine cette fois ci, où mes deux grands-parents, maternel et paternel — A. Z. et M. Z. — se sont établis. Tous deux rejoignirent la lutte armée.

Mon père me racontait que mon grand-père A. Z. fut blessé durant les combats avec l’ennemi, tandis que mon grand-père M. Z. fut capturé et emprisonné à Shatta, dans le district de Bissan occupée. Avec un groupe de prisonniers, il réussit à s’évader. Leur principale inquiétude n’était pas d’etre poursuivi par l’ennemi, mais bien la difficulté de rentrer les mains vides auprès de leurs familles dans le camp, sans rien pour nourrir leurs proches ou réjouir leurs enfants. C’est pourquoi mon grand-père leur proposa une opération de guérilla : attaquer une colonie sur leur chemin, appelée « Mishtahfut ». Il réussit ainsi à récupérer une partie de ce qui lui avait été volé en 1948 : trois vaches qu’il ramena au camp.

À cette époque, l’activité militaire s’intensifia, et les forces d’occupation démolirent la maison de mon grand-père M. Z., l’obligeant à émigrer en Jordanie avec ses enfants. Ils s’installèrent dans la vallée de Yabis, aujourd’hui connue sous le nom de vallée d’al-Rayyane, à la frontière de Bissan occupée. Ma mère m’a raconté que mon grand-père y dirigea la lutte armée dans la région du Jourdain. Au cours des affrontements, son domicile fut bombardé par l’aviation sioniste. Après les événements de Septembre noir en Jordanie en 1970, qui opposèrent l’armée jordanienne aux factions palestiniennes, le régime jordanien le condamna à mort. Il dut s’exiler en Allemagne, où le Mossad le traqua jusqu’à son assassinat, loin de sa famille en Jordanie.

La famille de mon père, quant à elle, resta au camp de Jénine. Mon père termina ses études secondaires à Jénine, puis entra à l’Université de Jordanie pour étudier la littérature anglaise. Il épousa sa cousine M. Z., ce qui lui valut des soucis supplémentaires liés au regroupement familial, procédure qui dura neuf ans. Durant cette période, l’« administration civile israélienne » tenta de le faire chanter, lui proposant d’obtenir le regroupement en échange de sa collaboration. Avant d’obtenir ce regroupement, ma mère devait se rendre en Jordanie tous les trois mois, la durée maximale du « permis de visite ». Elle donna naissance à six fils et deux filles, ce qui accrut ses souffrances : parfois elle nous emmenait avec elle, parfois elle nous laissait au camp. Cette douleur s’imprimait petit à petit sur son visage.

J’ai grandi dans une maison où il n’était question que de révolution et de colère contre l’occupation. La politique était au centre de tout. J’entendais parler de religieux, de marxistes, de nationalistes arabes et des mouvements de libération du monde entier. Enfant, j’écoutais sans comprendre, mais j’essayais de relier cela aux événements du quotidien. Ce riche héritage me permit, plus tard, lorsque j’ai étudié, de confronter mes lectures à la réalité.

Ainsi, quand j’ai étudié « le nationalisme et les politiques de l’identité », je me suis souvenu de 1988, lorsque l’occupation a démoli notre maison dans le camp. Trois portraits étaient accrochés au mur : Abou Ammar, Gamal Abdel Nasser et Abou Jihad. Ironie du sort, après la démolition, les photos d’Abou Ammar et d’Abou Jihad tombèrent, mais celle de Nasser resta intacte. Je demandai à mon père : « Pourquoi la photo de cet homme n’est-elle pas tombée ? » Il me répondit : « Les hommes comme lui ne tombent pas. » Puis il ajouta en souriant : « C’est Gamal Abdel Nasser, le père du nationalisme arabe, qui appelait à l’unité de la nation. »

Mais lorsque je lus Sayyid Qutb,” Jalons sur la route”, une autre image ressurgit de ma mémoire : celle d’un voisin dont la maison avait été détruite.

Ce voisin n’appréciait pas le discours de mon père sur Nasser, et sa femme, un rouleau à pâtisserie à la main, montrait la photo restée accrochée de Nasser en l’insultant. Je ne comprenais pas encore les grandes divergences entre organisations et courants, mais je le compris plus tard. Grâce à ma mémoire, j’ai su que mon père était un révolutionnaire appartenant au nationalisme arabe, tandis que notre voisin et sa femme soutenaient les Frères musulmans.

 

Temporalité et géographie du Dragon

Revenons en au camp de Jénine, origine du récit. La jeunesse du camp s’était, après l’expulsion et le déracinement de leurs terres en 1948, scindée en trois catégories : une dont l’arme contre l’occupation était le drapeau et le livre ; une autre dont l’« arme » était l’entraînement physique et le développement musculaire au club du camp ; et une troisième composée de gens simples et d’ouvriers cherchant leur pain quotidien. Mon père appartenait à cette troisième catégorie : son diplôme en littérature anglaise ne lui permit pas de travailler dans son domaine, car le ministère de l’éducation israélien de l’époque refusa de l’employer dans les écoles. De plus, l’UNRWA — l’Agence des Nations unies pour les réfugiés de Palestine —, sous pression de l’occupation, renvoyait ceux qu’elle considérait comme des prisonniers « de sécurité » et n’embauchait pas les individus classés comme tels. Mon père dut donc travailler à l’intérieur des territoires de 1948, et le soir il donnait des cours d’anglais, bien que je l’aie entendu parler davantage d’occupation et de façons de la combattre que d’anglais à ses élèves. Une fois, je demandai à ma mère, surpris : est-ce que papa enseigne l’anglais aux élèves ou la manière de combattre l’occupation ?

Plus tard, je compris l’influence du patriotisme de mon père sur moi : mes notes en anglais furent très basses — j’arrivais tout juste à avoir la moyenne, de l’école primaire jusqu’aux études supérieures !

La discussion sur l’identité et la connaissance des limites du soi et de l’autre redonna sens à ma mémoire. Mes premieres révoltes interieures commencèrent le jour où des soldats des forces d’occupation firent irruption chez nous à trois heures du matin en 1982. Je mesurai alors la colère de mon père, de mes oncles et de leurs amis : l’irruption coïncidait avec l’agression contre le Liban et l’invasion de Beyrouth. J’ai vu la brutalité des soldats pendant la perquisition — le saccage de nos affaires, leurs exactions, l’humiliation qu’ils imposaient aux petits et grands — et la terreur qu’ils semèrent en arrêtant mon père et en le plaçant pendant un an en détention provisoire. Ce passage fut la graine qui germa dans mon esprit pour me faire découvrir qui j’étais, qui nous étions et qui étaient les autres.

La première fois que je vis du sang, enfant, ce fut avec mes frères. Notre père était avec ses amis quand nous apprîmes que le fils de ma tante avait été blessé par des tirs de l’occupation. Mon père courut à la cuisine, prit des couteaux et fonça à l’hôpital avec ses amis. Je le suivis et vis le sang couler d’une blessure à la jambe du cousin. Quand les forces d’occupation envahirent l’hôpital pour l’arrêter, les amis de mon père gardèrent les couteaux en main — ce qui provoqua chez nous tous un rire hystérique une fois que l’armée ennemie fut partie.

En 1988, l’armée d’occupation investit le camp et fit raser notre maison, mais mon père décida que nous ne partirions pas : une maison se reconstruit et notre attachement à notre terre ne peut être détruit. La première intifada avait commencé ; j’avais treize ans. Le 24 mai 1988, lors d’une manifestation devant mon école de l’UNRWA je fus blessé par balle au niveau du pied. C’est là que commença mon engagement dans la résistance : ma blessure suscita l’attention des organisations palestiniennes et j’eus l’impression qu’on cherchait à me recruter — le Fatah du côté de mon père, le Front Populaire pour la Libération de la Palestine du côté de mon oncle. Finalement, je choisis de m’engager dans les rangs du Fatah.

À la fin de l’année 1989, je fus arrêté pour six mois, ce qui me permit de mieux comprendre la cause palestinienne et la révolution. Libéré, je m’engageai dans la résistante et devins rapidement recherché. Je trouvai alors refuge dans le meilleur abri pour les.resistant•es recherché•es : le village. En général, les villages et les zones rurales étaient plus sûrs : il nous était plus facile d’y repérer l’entrée des forces ennemies et le tissu social y est plus soudé ; la ville et le camp, en revanche, convenaient davantage à l’action militaire, car c’est là que se trouvaient les positions et les camps de l’occupation.

Et bien que la clandestinité en ville était plus difficile, parce que nous étions exposés et donc plus facilement repérables, nous fûmes parfois contraints d’y recourir, en utilisant de nombreux moyens rudimentaires pour détecter les mouvements des forces d’occupation, parmi lesquels une méthode peut-être risible : frapper sur les poteaux électriques dès que les soldats entraient !

Dans les villages, en revanche, les habitants veillaient à la sécurité et à la protection des feddayin traqués, érigeaient des barricades aux entrées, et la résistance durant la première Intifada se distinguait par son éloignement des outils technologiques modernes.

En 1988, mon père fut arrêté après la démolition de notre maison, et au début de l’année 1990, mon frère aîné (A. Z.) fut arrêté et condamné à six ans de prison. Le 24 février 1990, je fus à mon tour arrêté et condamné à quatre ans et demi de prison. Lors de ces années la j’ai été régulièrement transféré dans plusieurs prisons, parmi lesquelles Tibériade, Telmond, Ashkelon, Beer-Sheva, al-Far’a, Megiddo, Atlit et Anatot, pour atterrir finalement à la prison centrale de Jénine. Durant ces années, ma mère nous rendait visite à tous, et en 1992, les forces d’occupation arrêtèrent les derniers de mes frères (T. Z., Y. Z., A. Z.), ce qui augmenta la souffrance de ma mère, que ce soit pour les visites ou pour suivre les affaires de ses fils dispersés dans de multiples prisons.

Mon père fut libéré le 4 juin 1992, mais il était atteint d’un cancer du cerveau. À cette époque, j’étais dans un état d’angoisse constante dans la prison de Jénine, craignant la mauvaise nouvelle que je savais inévitable, connaissant sa situation de santé difficile. Un jour, alors que je me rendais à mon travail à la blanchisserie de la prison, j’entendis le haut-parleur de la mosquée voisine, à quelques mètres à peine, annoncer le décès de mon père (M. Z.). Je ne pouvais croire qu’il soit mort, je refusais d’y croire, mais le muezzin répéta la nouvelle à deux autres reprises. On peut douter de tout, sauf de la mort. Et bien que je compris la nouvelle, elle s’abattit sur moi comme la foudre, et demeura, et demeurera toujours, une épine dans mon cœur.

La vie en prison était intense, à la fois sur les plans éducatif et militant. L’éducation politique y occupait une place centrale, centrée sur l’histoire du mouvement Fatah, ses principes, ses méthodes, et en particulier la lutte armée qui constituait la stratégie de la révolution. C’est là que je commençai à comprendre le sens de l’appartenance organisationnelle et politique au Fatah, dont la contradiction principale se posait avec le sionisme. Mais à cette période, commençaient déjà à apparaître les signes d’une nouvelle politique, tournée vers la « paix », ou plus exactement vers la « capitulation ».

Je ressentais une contradiction entre la mentalité du révolutionnaire, qui étudiait une culture de lutte fondée sur l’idée que la lutte armée était une stratégie et non un simple moyen tactique, et les nouvelles qui nous parvenaient concernant la prochaine étape, qui allait anéantir la mobilisation révolutionnaire, et même toute possibilité de révolution.

Nous n’avions pas de réponses alors, nous vivions une confusion intellectuelle, tout en demeurant obsédés par la liberté, notre unique préoccupation. Nous restions rassemblés autour de la radio, attendant une annonce concernant un échange de prisonnier•es.

Quant aux cahiers, aux livres et aux écrits de la révolution, nous les enfermions dans des caisses en plastique et les rangions au-dessus des toilettes ! Nous guettions les nouvelles jour après jour, jusqu’au 24 mai 1994, lorsque je fus libéré avec un grand groupe de prisonniers, transféré de la prison de Jénine vers les zones de l’Autorité palestinienne à Jéricho, conformément aux accords d’Oslo. Là-bas, je me sentis de nouveau réfugié, mais cette fois à l’intérieur même de ma patrie, car l’une des conditions de ma libération interdisait de quitter Jéricho. Sur le papier de libération, il était écrit en hébreu : « Metsav gerush leshtahim atonomi’im palestiniyim », c’est-à-dire « situation d’expulsion vers les zones d’autonomie palestinienne ».

Par la suite, j’intégrai les appareils de sécurité comme l’avaient fait de nombreux prisonniers libérés. Ironie du sort, on nous logea tous dans des « caravanes » installées dans une vaste cour appartenant à l’ONU à Jéricho, exactement comme des tentes, comme si la vie de réfugiés était un destin inscrit sur nos fronts. Mais la nature l’emporte toujours sur l’artifice, et la nature du révolutionnaire est la rébellion : je fuis donc ce « camp des caravanes », franchissant tous les barrages israéliens aux entrées de Jéricho, et me faufilai jusqu’à ma maison dans le camp de Jénine. Or la ville de Jénine était encore sous le contrôle de l’occupation, qui ne s’en retira que plus tard.

Je fus donc contraint de vivre caché, traqué pendant toute ma résidence à Jénine, car si j’étais arrêté là, j’aurais été condamné de nouveau à la même peine de quatre ans et demi, dont il ne me restait que cinq mois au moment de ma libération. Beaucoup d’anciens prisonniers tombèrent dans ce piège, et furent rejugés.

Le dragon et le chasseur

Mon activité au sein de l’Autorité palestinienne s’est poursuivie jusqu’en septembre 2000, mais avant cela survint l’affaire du tunnel le 21 septembre 1996 : l’esprit de ces événements me redonna vie, comme si toute la littérature révolutionnaire que nous avions rangée dans des caisses en prison et cachée dans les toilettes me revenait en mémoire — mobilisation immédiate, préparation à l’action armée en réponse aux massacres et aux exécutions quotidiennes que l’occupation inflige à notre peuple. Je vis l’idée révolutionnaire se cristalliser dans le regard du martyr Ziad al-Amr, commandant des Brigades des Martyrs d’al-Aqsa, qui s’engagea rapidement dans l’action militaire au cours de l’Intifada d’al-Aqsa en formant des cellules secrètes chargées d’opérations contre les bandes de colons établies sur les terres de la ville de Jénine.

Le 24 décembre 2001, j’ai subi une explosion qui m’a provoqué de graves brûlures au visage et aux yeux lors d’une mission militaire, et cet incident révéla mon identité clandestine et ma méthode d’action. À partir de ce moment la, j’ai commencé à me considérer comme recherché : j’ai changé toutes les stratégies que j’appliquais auparavant, ce qui a affecté tous les aspects de ma vie, notamment mes déplacements. J’ai cessé d’utiliser la voiture et les appareils électroniques comme les téléphones portables, et je ne restais jamais plus de dix à quinze minutes au même endroit. Contrairement à la première Intifada, ce sont cette fois les villes — et non les villages — qui furent le berceau de l’insurrection : les villes palestiniennes étaient alors largement exemptes de troupes d’occupation et classées « A » selon les accords d’Oslo, devenant ainsi des points de départ pour l’action militaire.

Quant au camp de Jénine, il bénéficiait d’une position géographique avancée dans la ville et accueillait des combattants venus des localités et des villages voisins ; les habitants du camp leur ouvrirent leurs maisons et leur offraient un accueil sans précédent, ce qui contribua de manière décisive au succès de la résistance, comme l’avoua l’ennemi lui-même en surnommant le camp « le nid de frelons».

L’ennemi sioniste avait l’habitude de donner à ses opérations des noms qu’il jugeait à double portée : remonter le moral de ses troupes et porter atteinte à celui des résistants — des appellations telles que « Rassembler les ordures », « À la recherche du rat noir », « La chute de la pyramide », « Les larmes du dragon », etc. — et il en allait de même pour les grandes opérations, comme « Voyage en couleurs » qu’il donna à l’opération lancée le 2 mars 2002 lorsqu’il bombarda Ramallah et ses environs, assiégea la ville de Jénine et resserra l’étau sur le camp, utilisant des bombes qui, lorsqu’elles explosaient, laissaient des teintes multicolores sur les toits et les murs, dominées par des nuances violettes et rose-rouge. Le ministre de la guerre sioniste déclara alors : « Il y a quelques combattants dans le camp de Jénine ; nous allons les tuer puis rentrer tranquilles. » Leurs généraux croyaient partir en balade, pas en bataille ; mais une surprise attendait leurs soldats dans le camp dans lequel ils ne purent pénétrer pendant cinq jours — et les combats se poursuivirent au-delà du cinquième jour, contrairement à leurs attentes.

Le sixième jour, le 6 mars 2002, j’étais dans l’un des quartiers du camp alors que la bataille faisait rage. Un autre combattant, venu d’un autre poste, vint me demander de mes nouvelles et s’inquiétait de l’état de mes yeux, car j’étais en traitement à ce moment-là. Mais par son insistance et la manière dont il s’enquérait de moi, je devinais qu’il cachait une mauvaise nouvelle. Je lui demandai : « Mes frères ont-ils été blessés ? Est-ce que l’un d’eux est tombé en martyr ? » Il répondit à la hâte : « Non, non, mais il y a une rumeur non confirmée selon laquelle ta mère aurait été touchée par un tir ; on dit qu’elle va bien. » — « Comment et d’où ? » — « Par une balle d’un sniper qui était posté sur la montagne ouest. »

Je savais que ma mère n’était pas chez nous, notre maison abritait des combattants et servait de point militaire en raison de son importance géographique. Je décidai d’aller la voir, mais on m’informa qu’elle avait été transférée à l’hôpital de Jénine et qu’il n’y avait aucune communication possible car la route entre le camp et l’hôpital était coupée. Par réaction instinctive, j’éprouvai l’impulsion de me venger : je ressentais au fond de moi que ma mère était tombée en martyr, car le sniper sioniste était là pour tuer, pas pour blesser. Un mélange d’idées et d’émotions m’envahit — je ne voulais pas croire à la mort de ma mère, et en même temps je ne pouvais ignorer la sauvagerie des soldats contre les habitant•es, petits et grands. Pour fuir ce tumulte intérieur, je décidai d’aller à la montagne ouest pour confronter ce sniper. Quand j’y parvins avec quelques frères, nous entamâmes l’échange de tirs avec lui, et j’essayai de monter à l’assaut de la maison où se trouvait ce soldat ; mais un des frères, qui avait de l’expérience militaire et avait deviné mon intention, m’en dissuada car il savait que s’attaquer à la maison équivalait à un acte suicidaire.

Le matin suivant, le 7 mars 2002, l’armée sioniste effectua un repli limité et se positionna aux abords du camp. Certains frères m’ont alors confirmé officiellement que ma mère avait été tuée ; j’appris aussi qu’elle était tombée à l’instant même où elle avait été atteinte — la balle du sniper l’avait traversée en plein cœur. Ce jour-là, sept martyrs furent recensés avec ma mère, mais la morgue de l’hôpital ne pouvait contenir que quatre corps, et le Croissant-Rouge et la Croix-Rouge nous avaient annoncé qu’ils disposaient d’une autorisation d’inhumer. Comme le repli ennemi était limité et que le camp restait toujours assiégé, mes frères et moi décidâmes que le rapatriement pour l’inhumation se ferait par l’intermédiaire du Croissant-Rouge et de la Croix-Rouge ; nous n’eûmes donc qu’un dernier instant pour lui adresser un adieu dans la voiture, au passage entre la rue du camp séparant l’hôpital du cimetière, profitant d’un cessez-le-feu annoncé de quatre heures. Les combats reprirent ce jour-là et se poursuivirent le lendemain, entraînant le retrait humiliant de l’ennemi qui laissait derrière lui les ruines des maisons détruites ainsi qu’un grand nombre de martyrs et de blessés.

Pour l’ennemi, la bataille de mars 2002 n’était pas une opération stratégique, c’etait une manoeuvre tactique pour tester les capacités des combattants et ajuster sa stratégie pour l’affrontement suivant. Nous le savions, et nous étions certains que nous devrions lui faire face dans une bataille encore plus importante ; nous tirâmes donc les leçons de mars et nous préparâmes, dans une course contre la montre, pour être prêts à l’épreuve décisive. L’ennemi appela ensuite son opération « le mur protecteur » (ou « Bouclier protecteur »), qui toucha toutes les villes de Cisjordanie et la bande de Gaza, et la seconde bataille du camp de Jénine en avril 2002 fit partie de cette opération. Pour plus de détails sur cette bataille, on peut se référer à la thèse de master intitulée « La bataille du camp de Jénine : formation et mythe (avril 2002) », préparée par mon frère et compagnon d’action, le commandant Jamal Hewil, à l’université de Birzeit.

Je mentionnerai ici quelques épisodes personnels de la bataille : au premier jour, j’ouvris à nouveau ma maison aux combattants pour inciter les habitants du camp à en faire autant sans craindre les conséquences — le camp et ses habitants étaient dignes de confiance. Je n’exagère pas en disant que même les animaux combattaient à nos côtés. Un fait marquant : au troisième jour, alors que je tenais un poste dans une maison, j’aperçus une chatte se déplacer lentement d’un endroit à l’autre ; je me dis qu’à force de siège et de peur, même les chats ne savaient plus quoi faire. Puis soudain la chatte fila comme l’éclair — j’ai compris qu’elle fuyait quelqu’un, car elle ne fuyait pas comme ca devant les habitants du camp — et en quelques instants les soldats étaient à portée de mes yeux et de mon ffusil

À ce moment-là, je décidai d’aller à la maison où se trouvait le corps de mon frère martyr, qui était assez proche — mais la proximité ne signifiait pas un accès facile, car la bataille se livrait de maison en maison, et parfois les combats se déroulaient dans différentes pièces du même domicile. Je n’en tins pas compte et j’investi cette maison, soutenu par des frères qui avaient insisté pour rester à mes côtés afin de me protéger contre le tireur d’élite posté sur le secteur.

Je suis arrivé auprès de mon frère et l’ai pris dans mes bras, lui transmettant les salutations et la paix de notre mère et de notre père. Ceux qui m’accompagnaient insistèrent pour que nous quittions les lieux — car il était certain que l’ennemi allait investir la maison, ce qui arriva effectivement : la demeure fut bombardée par des roquettes incendiaires, ce qui provoqua la combustion du corps de mon frère (Taha az-Zubaidi).

Au dernier jour de la bataille, la situation était très grave : il ne restait aux combattants dans le camp que quelques centaines de mètres où nul ne pouvait bouger, les munitions s’étaient épuisées, et l’on commençait à évoquer l’arrêt des combats et la reddition, d’autant que parmi nous se trouvaient de nombreux enfants, des femmes et des personnes âgées. Mais ma décision, dès le début, fut de ne pas me rendre — bien que je ne l’aie pas exprimée ouvertement pour ne pas contraindre les autres à faire de même. Je connaissais bien l’état d’esprit des combattants et je comprenais ceux qui souhaitaient une trêve ; treize jours de combats nous avaient mis face à des chars et des bulldozers. Toutefois, j’avais une grande responsabilité envers les jeunes garçons et les enfants liés à moi, aussi pris-je une décision personnelle, sans les influencer : je les laissai libres de choisir, puis je me dissimulai derrière les décombres du camp, refusant de me rendre.

Je restai dix-huit jours, tapis dans les ruines, prêt à toute confrontation éventuelle. Après cette période, l’armée sioniste se retira du camp et de la ville.

Je me souviens de certains propos des héros de cette bataille, frappants par leur portée : la veille de l’affrontement, nous étions assis parmi un groupe de combattants quand le martyr Alaa Sabbagh demanda au martyr Ziad al-Amr : « À ton avis, que va-t-il se passer cette fois ? Sera-ce comme en mars ? » Ziad répondit : « Mars n’était qu’un test ; cette fois, c’est la vraie bataille. Le char se dressera devant ta maison, et toi, Alaa, tu lui tireras dessus depuis les branches du caroubier. »

Or cet arbre n’était qu’à six mètres de la porte de la maison d’Alaa. Alaa rit, moqueur et incrédule : « Ils veulent raser six cents maisons pour atteindre la nôtre ! » — la maison d’Alaa étant au cœur du camp, pour y parvenir il leur faudrait démolir tout le quartier. Paradoxalement, la prophétie de Ziad, moquée par Alaa, se réalisa. Le premier jour de la bataille, un jeune homme arriva chez nous pour dire à Ziad que des soldats étaient descendus depuis la montagne dans le camp ; Ziad sortit précipitamment par l’escalier du bâtiment, emportant avec lui la moitié d’un sandwich au mortadelle que je lui avais donné — il laissa l’autre moitié en disant dans un geste généreux et modeste : « Vous en aurez besoin ! » — une fois dehors, ce fut un affrontement direct, et Ziad al-Amr tomba en martyr, nous confirmant que les chefs doivent être en tête, là où se trouvent la victoire ou le martyre.

Après la fin de la bataille, je replongeai dans ma mémoire pour tenter de relier les événements ; plusieurs paradoxes ou anecdotes me revinrent. Le quinzième jour après le début des combats, je me souvins de la moitié du sandwich à la mortadelle que Ziad avait laissée le premier jour : nous en avons effectivement eu besoin le quinzième jour. Nous étions un groupe de combattants qui refusions de nous rendre, rassemblés sous les ruines des maisons effondrées, et parmi nous se trouvait un homme qui n’avait pas mangé depuis six jours, qui n’avait pas eu une bouchée de pain… Je me souviens aussi qu’un des combattants, qui était parti avec un groupe pour se rendre, revint en courant vers moi ; je lui demandai pourquoi il était revenu. Il répondit : «Parce que je me suis rappelé que ton frère martyr (Taha Zubaidi) m’avait demandé de veiller sur toi ; je suis donc revenu pour rester avec toi.»

La bataille prit fin et nous ressortîmes des décombres : nous étions dix-sept combattants. Commença alors une phase différente : en tant que combattants, il nous fallut rassembler le matériel restants et extraire les corps des martyrs des ruines. La responsabilité était immense envers les habitants qui avaient perdu leurs maisons, leurs biens et leurs enfants ; il fallait leur assurer des logements. Pour cela nous fîmes appel aux comités constitués à cet effet. Sur le plan militaire, nous commençâmes à former des cellules destinées à empêcher l’armée sioniste de réinvestir le camp pour traquer les combattants encore en fuite. Les combattants étaient en danger permanent, d’autant que le contrôle sur les villes palestiniennes avait disparu et qu’elles étaient devenues vulnérables à l’ennemi ; les divisions « A », « B » et « C » avaient été effacées, l’Autorité avait perdu toutes ses fonctions sécuritaires, et la charge du maintien de l’ordre retombait sur nous.

La responsabilité pesait lourdement sur les épaules du combattant recherché : il lui revenait d’assumer toutes les tâches de l’Autorité — assurer la sécurité, la nourriture, le logement, les vêtements pour les citoyens — tout en constituant des cellules militaires et en procurant armes et matériel pour poursuivre le chemin de la libération pour lequel nous avions juré à nos martyrs d’avancer. Car « sur cette terre il y a ce qui vaut la peine de vivre », comme le disait notre poète Mahmoud Darwich.

 

Le dragon et l’ange de la mort

Le 10 juin 2002 — soit deux mois après la bataille — j’ai décidé de me marier, avec ma compagne qui savait que j’étais en fuite, et qu’il était possible que je sois tué ou arrêté à tout instant. Elle accepta de s’unir à moi en sachant que le temps qui nous serait accordé serait très court, voire rare. Et ce fut effectivement le cas : le premier jour de notre mariage, nous entrâmes dans notre maison à 15 heures, et elle retourna chez son père à 20 heures parce que les forces d’occupation avaient investi la ville à cette heure-là et je dus sortir de la maison. Ainsi, pendant toutes les années de ma traque, mes rencontres avec ma compagne furent limitées… Ma femme a partagé avec moi les instants de peur et d’horreur à chaque incursion sioniste, du fait de l’état psychologique du combattant traqué — une vie pleine d’angoisse, perchée en permanence au bord de la mort. Cette relation entre le traqué et la mort, personne ne peut la comprendre autant que celui qui l’a vécue : chaque nuit se tiennent des négociations entre le traqué et l’Ange de la Mort jusqu’au matin, quand le soleil se lève, que les oiseaux commencent à gazouiller et que les gens sortent de chez eux ; parfois les « négociations » tournent à l’avantage du traqué, parfois à celui de l’Ange de la Mort — comme si cette relation était une loi de l’univers qui change comme la nuit et le jour.

Je me souviens d’une de ces « négociations » avec l’Ange de la Mort : une nuit j’étais avec mon frère ‘Atta Abou Rmeila, secrétaire du mouvement Fatah, quand les forces d’occupation forcèrent leur entrée et nous fûmes contraints de descendre dans une tombe qu’un frère vigilant avait soigneusement refermée sur nous. Pendant que nous étions dans la tombe, je demandai à ‘Atta : « Si l’Ange de la Mort venait maintenant, comment vas-tu le convaincre que nous sommes vivants ? » Il répondit aussitôt : « Qu’il n’y ait de dieu qu’Allah, mon frère ! » Je dis : « ‘Il n’y a de dieu qu’Allah’, oui, mais sérieusement, comment vas-tu le convaincre ? » Il n’eut pas de réponse. Alors je lançai : « Tu sais comment ? J’ai entendu dire que, d’abord, on interroge le mort sur ses dettes. Moi, ‘Atta, je n’ai aucune dette. Toi en revanche… n’en parlons pas : toutes les dettes du mouvement (Fatah) pèsent sur toi, et l’Ange de la Mort aura tout le temps jusqu’au matin pour continuer son interrogatoire ! »

Loin de ces paradoxes, les forces d’occupation ont mené de nombreuses tentatives pour m’assassiner ou m’arrêter, la plus notable étant l’opération qu’ils ont appelée « l’Opération du Rat Noir ». Pour protéger nos vies et notre sécurité, nous tirions souvent parti des informations des médias sionistes, car nous pouvions savoir qui était un résistant recherché pour assassinat. Peu avant l’« Opération du Rat Noir », un journaliste m’avait interrogé sur mon lieu de cachette et sur le fait que je possédais une « cagoule d’invisibilité ». J’avais répondu : « Personne ne connaît mon emplacement, sauf un rat noir qui me tient compagnie la nuit sous terre. »

L’opération a duré huit jours. Après le retrait des troupes sionistes, lors d’une interview, un journaliste a demandé à un expert militaire israélien la raison de l’opération et son nom. L’analyste a répondu directement : « Si nous atteignons le Rat Noir, cela signifie que nous avons atteint (Z.Z.). » Il a expliqué l’échec de leur opération, fondée sur la technologie, en ajoutant : « Ce gamin (Z.Z.) a eu une chance exceptionnelle, car durant huit jours il n’a pas utilisé son téléphone portable, même pas pour écrire un message ! »

Dans un autre incident, les Israéliens ont annoncé sur la chaîne 10 que la rue israélienne échangeait des « cartes à jouer » portant des images et symboles de la résistance, comme les portraits des martyrs Yasser Arafat et Ahmed Yassin avec un signe (×), indiquant qu’ils avaient été assassinés. D’autres figures de la résistance, comme le défunt Ramadan Shallah, n’avaient pas le signe (×), ce qui signifiait qu’ils étaient sur le point d’être assassinés. Le reportage n’a pas mentionné la source de ces cartes ni comment elles avaient circulé, comme si elles étaient tombées du ciel directement entre les mains des commerçants israéliens. Quant à moi, ma photo figurait sur une carte de « 2 dinars ».

Lorsque j’ai entendu ce reportage, j’ai compris que mon assassinat était planifié. Et effectivement, moins de trois jours plus tard, de grandes forces de l’armée d’occupation, précédées de troupes spéciales d’infiltrés, ont encerclé la zone où je me trouvais dans le camp. Mais j’ai réussi à sortir de ce siège miraculeusement. Le destin a joué son rôle, même si, selon mes convictions, je ne laisse jamais le destin décider lorsque je suis traqué : les décisions doivent être prises après avoir épuisé toutes les options possibles.

Par exemple, lors de la tentative précédente pour m’assassiner, ma décision immédiate a été de quitter immédiatement la maison, car le plan de l’ennemi reposait sur le fait que le premier groupe d’infiltrés exécuterait la mission de siège. Ainsi, le traqué doit quitter l’endroit visé avant l’arrivée des renforts, sinon il se retrouverait avec très peu d’options, voire une seule : l’affrontement, qui se termine toujours par la mort assurée ou la reddition.

Par la suite, après l’« Opération des cartes », de grandes forces militaires sont entrées dans la province de Jénine et se sont déployées dans tous ses quartiers, mais elles ne visaient pas uniquement les combattants connus. Elles ont lancé une vaste opération d’arrestation de plus de quarante-cinq personnes, qui se sont révélées être des militants actifs dans le soutien logistique aux résistants recherchés. J’ai alors compris que nous avions commis une grande erreur et étions responsables de leur arrestation, car notre relation avec eux passait par des communications électroniques lorsque nécessaire, permettant à l’ennemi de localiser et d’identifier ces militants. Les tribunaux d’occupation les ont accusés d’une seule chose : d’avoir aidé les combattants.

Ils ont nommé cette opération « Ramassage des ordures », ce qui a irrité l’un de mes frères qui m’a dit :

« Tu sais que je suis prêt à figurer sur les listes d’élimination, mais je refuse de figurer sur la liste du ‘Ramassage des ordures’ ! »

Quelques mois après cette opération, un tireur d’élite m’a poursuivi et a tenté de m’assassiner : sa balle a touché une personne à côté de moi, et la deuxième balle s’est logée entre mes jambes. Quinze jours plus tard, un autre tireur m’a blessé à l’épaule lors d’une deuxième tentative, puis, un mois et demi après, un troisième tir m’a atteint dans le dos.

Je sentais que le temps passait très vite et que ma rencontre avec l’Ange de la Mort approchait. Chez nous, les proverbes disent : « La troisième est perdue » et « La quatrième est fixée », et il semblait que ce tireur voulait me « détruire » ou me « clouer ». J’ai alors consulté une personne sage et de bon jugement, à qui j’ai expliqué l’ampleur de la menace et la tentative de ce tireur d’élite de m’assassiner, et je lui ai demandé conseil. Il m’a répondu : « Un tireur ne craint qu’un autre tireur. Tu dois lui envoyer un message, en tant que tireur, et non en tant que traqué. »

Je lui ai demandé comment faire. Il m’a dit : « Tu dois donner une interview à la presse israélienne. » J’ai saisi la première occasion de rencontre avec un journaliste, et je lui ai dit que j’attendais le tireur avec impatience. J’avais placé une canette de cola à une certaine distance devant la caméra, et j’ai tiré dessus avec mon fusil, en disant au journaliste que le cœur du tireur recevrait une balle comme celle qui avait frappé cette canette. Après cela, le tireur a disparu et a cessé son jeu mortel avec moi.

Un soir, alors que j’étais caché depuis plus de trois mois et que je regardais le journal télévisé sur la première chaîne israélienne, un reportage relatait mes tentatives d’assassinat échouées au cours des années précédentes. Le commentateur militaire présentait un scénario programmé technologiquement, comme un court métrage : un ensemble de cubes disposés en pyramide, avec ma photo sur le cube du sommet. Une arme a tiré trois balles sur le côté droit de la pyramide, faisant tourner le sommet trois fois, sans que la photo ne tombe. Le tir a été répété sur les autres parties de la pyramide, plusieurs rotations, sans que le cube portant ma photo ne tombe. Ensuite, le tir a visé le deuxième cube, juste sous ma photo, et une balle l’a fait tomber en bas de la pyramide…

À ce moment, j’ai compris qu’ils prévoyaient d’assassiner mon adjoint (S.M.). Je suis sorti précipitamment de ma cachette pour l’avertir que l’armée d’occupation allait tenter de le tuer et qu’il devait se cacher. Malheureusement, il n’a pas pris l’avertissement au sérieux, et à peine un jour et demi plus tard, il a été assassiné avec deux personnes qui l’accompagnaient.

Lors des veillées funèbres, il fallait accomplir le devoir. Comme je savais que l’ennemi n’hésite pas à viser un lieu public rempli de monde, je faisais toujours mes visites rapidement et je partais. Mais cette fois-ci, il fallait rester un peu plus longtemps car je savais que les services de sécurité allaient venir présenter leurs condoléances. Étant donné qu’il existait des tensions entre les services de sécurité et le camp, j’ai préféré attendre qu’ils arrivent et repartent en toute sécurité.

Soudain, une voiture des forces spéciales israéliennes a fait irruption et a ouvert le feu sur tout le monde, visant directement ma position avec une pluie de balles. La personne à ma droite a été touchée. Immédiatement, je me suis jeté à terre, gardant les yeux ouverts sur le soldat qui était dans mon angle. J’ai cherché une issue et j’ai vu la personne blessée à mes côtés avec trois impacts. Puis j’ai regardé le soldat qui tirait sur moi et j’ai compris que la seule sortie possible était de me lever au moment où il changerait son chargeur.

Le soldat se trouvait alors à moins d’un demi-mètre de moi. Je savais que si je me levais pour m’échapper, je n’aurais pas le temps nécessaire, car j’avais besoin de cinq secondes depuis le moment du changement de chargeur. Mais maintenant qu’il était si proche, il me fallait plus de temps. Sans hésiter, j’ai décidé de le frapper au torse pour gagner ce temps et m’échapper. Je l’ai surpris en me levant et en frappant avec mes deux mains sur sa poitrine, puis je me suis retiré de la zone. Cette attaque de l’ennemi a coûté la vie à quatre personnes et en a blessé 37 autres.

Bien que certains considèrent que sortir de la zone est parfois la solution, mon expérience prouve le contraire. J’étais sorti plusieurs fois de zones dangereuses, ce qui m’a exposé des années plus tard à une tentative d’assassinat à Wadi Burqin. Cette fois-là, la fatigue, le stress et la répétition des tentatives m’avaient fait oublier les précautions de sécurité. Je me suis retrouvé à Wadi Burqin, un quartier proche du camp, après avoir utilisé mon téléphone portable pour contacter des frères combattants, ce qui fut une erreur fatale.

Il était près de minuit quand j’ai atteint la maison, j’ai retiré mon manteau et mes chaussures, éteint le téléphone et me suis allongé sur le canapé, comme mort. Vers deux heures du matin, le téléphone a sonné et j’ai appris que des véhicules militaires se dirigeaient vers Wadi Burqin. L’adrénaline a immédiatement envahi mon corps. Depuis la fenêtre près du portail, j’ai aperçu trois soldats dans la cour. J’ai rapidement décidé de sortir par la porte principale, en jouant sur l’effet de surprise et la confusion, car les sciences militaires enseignent que dans un siège en forme de U, la porte principale est le point le plus vulnérable.

J’ai sauté sur les trois soldats, provoquant chaos et désorganisation, donnant des coups de poing et de pied, et en même temps j’ai cherché l’angle pour me retirer. Malheureusement, c’était le mauvais choix : un tireur d’élite m’attendait derrière les fenêtres. Deux balles m’ont touché dans le dos, et j’ai répliqué pour le désorienter, mais il a tiré deux autres balles qui m’ont blessé à la main gauche. J’ai crié pour lui faire croire que j’attaquais afin de profiter de l’occasion et de sauter par-dessus le mur. J’ai réussi à rejoindre le camp, distant d’environ mille mètres. À mi-chemin, incapable de courir à cause des blessures et du saignement, je me suis effondré près du mur du cimetière des martyrs.

Vers huit heures du matin, après plus de six heures, je me suis réveillé sous la pluie, pensant d’abord qu’on me réveillait. Conscient de mes blessures, j’ai vu à ma grande surprise une vieille femme étendant son linge sur le balcon de la maison voisine. J’ai attendu qu’elle parte, pris un foulard et ai bandé mes plaies.

J’ai regardé le camp, distant d’environ 300 mètres, et suis monté sur le mur. Derrière, des véhicules militaires étaient en embuscade. Je me suis appuyé sur le mur et j’ai pensé : « Ici, près du char, c’est le plus sûr. » Une poussée de rire m’a traversé à l’écoute des combattants du camp, qui comptaient leurs hommes sur la radio et annonçaient « nombre correct », signe qu’ils allaient se retirer.

Après quatre ou cinq minutes, les véhicules militaires se sont retirés. Un voisin est alors arrivé, portant un sac noir avec des fournitures de premiers secours, disant : « Je t’ai surveillé toute la nuit, prends soin de tes blessures. » Je lui ai demandé : « As-tu des cigarettes ? » et il m’a tendu du tabac. J’ai ri et pris la cigarette, savourant le meilleur tabac de ma vie.

Après plusieurs tentatives échouées de l’ennemi, j’ai compris qu’il chercherait toujours de nouvelles façons d’atteindre les combattants recherchés. L’opération « Larmes du Dragon » a été surprise et multi-objectifs : elle visait plusieurs traqués en même temps, moi inclus. Les forces israéliennes ont divisé leur attaque en cinq groupes : quatre pour les traqués un par un et un groupe de tireurs d’élite sur des axes stratégiques. J’ai compris qu’il fallait que je me calme face à l’élément de surprise et que je sorte du carré où j’étais sans entrer dans un autre quadrillage encerclé. D’une manière inexplicable, j’ai réussi à sortir du carré et l’opération a pris fin. Après le retrait des forces, nous avons trouvé le dossier secret de l’opération, abandonné dans une ruelle du camp.

Le dragon et les gens

J’ai précédemment évoqué la traque du combattant palestinien, en soulignant que la nature de la traque et les conditions du terrain façonnent l’expérience du traqué, avec ses aspects négatifs et positifs : sécurité et danger, confort et pénibilité, mouvement et immobilité, type de communauté, ressources disponibles, moyens de subsistance et les complexités auxquelles le traqué est confronté, ainsi que les échecs fréquents et leurs conséquences.

Pour commencer là où nous nous étions arrêtés, il faut souligner que les échecs ne sont pas toujours dus à la peur ou au manque d’expérience en matière de sécurité ; ils peuvent découler d’un excès de courage qui, après avoir été une qualité, devient un fléau. Cette audace est une caractéristique du traqué : entêtement, détermination, goût du risque et rébellion peuvent le mener à l’erreur, avec des conséquences irréversibles : la mort ou la capture. En résumé, la première erreur du traqué est souvent la dernière.

Quant aux communautés d’accueil du combattant palestinien, elles se répartissent principalement en trois zones selon la nature du lieu : ville, village et camp.

La ville : pendant la Première Intifada (1987), la ville était très dangereuse, car l’ennemi sioniste y possédait des centres de sécurité et des points de rassemblement. Le traqué ne pouvait y circuler librement ou s’y maintenir longtemps : les patrouilles parcouraient les rues en permanence, les points fixes étaient nombreux et les renforts facilement disponibles, ce qui rendait la présence dans la ville très risquée. Lors de l’Intifada d’Al-Aqsa (2000), la situation était différente : les forces israéliennes n’étaient pas implantées dans la ville, et les forces de sécurité palestiniennes contribuaient à créer un environnement relativement sûr. D’autres facteurs tels que la densité de population, la possibilité de se déplacer et de se cacher, l’accès rapide aux soins en cas de blessure, et le tissu social urbain non tribalisé favorisaient la flexibilité du traqué. En ville, l’usage limité de la technologie est possible, notamment pour les communications et les déplacements après chaque appel, et la curiosité moindre des habitants par rapport aux villages facilite la discrétion.

Le village : de par sa population et sa géographie, le village peut offrir un certain soutien populaire, mais le traqué y rencontre de grandes difficultés. L’éloignement et l’indépendance des maisons rurales compliquent la mobilité, et bien que les reliefs montagneux et agricoles puissent servir de refuge, ils ne garantissent pas la sécurité. La stratégie de l’ennemi sioniste visant à traquer les clandestins entre les villages rend le mouvement quasi impossible pour celui qui ne dispose pas de moyens pour se cacher et éviter d’être une cible facile.

Dans le village, il existe un système social qui stimule la curiosité des habitants, qui sont liés par des relations familiales prenant un caractère tribal. Dans la plupart des villages, le nombre de clans ne dépasse pas 3 à 10. Par nature, la population rurale est répartie géographiquement selon les liens familiaux, et les habitants se connaissent entre eux. Leur curiosité est éveillée dès qu’un étranger entre ou sort du village, ce qui complique pour le fugitif le maintien de sa dissimulation ou sa mobilité sans que les villageois ne le remarquent. Ainsi, la poursuite des fugitifs dans le village s’est généralement concentrée dans les zones montagneuses, bien que la vie en montagne soit extrêmement difficile et pénible, en raison de l’absence des besoins les plus élémentaires pour le fugitif, notamment les soins médicaux en cas de maladie ou de blessure. Il existe également un risque concomitant lié à la communication, puisque le fugitif ne peut pas utiliser la technologie et doit dépendre du contact humain direct. Comme mentionné précédemment, la structure sociale des villages facilite à l’ennemi sioniste l’identification des cercles proches du fugitif et la possibilité de le localiser grâce aux informateurs. De plus, un fugitif en milieu rural doit être parfaitement familiarisé avec la tribu, les montagnes et les vallées.

Quant au camp, ses conditions offrent certains avantages pour le fugitif, ce qui est devenu particulièrement évident lors de l’Intifada de 2000. La composition démographique du camp constitue un environnement protecteur pour le fugitif, car ses habitants appartiennent à plusieurs familles, créant un sentiment d’unité en cas de danger, en raison de leurs expériences communes de souffrance, de déplacement et d’exil depuis 1948. Par ailleurs, une autre caractéristique de l’homme dans le camp est qu’il n’a rien à perdre, car toute perte est insignifiante comparée à ce qu’il a déjà perdu en 1948. Le fugitif se sent également en sécurité grâce à la configuration urbaine, avec ses ruelles étroites et ses maisons contiguës qui permettent un déplacement rapide sur les toits, facilitant les manœuvres de va-et-vient. Même sur le plan technologique, l’ennemi sioniste rencontre des difficultés à utiliser des drones (avions sans pilote), car les bâtiments rapprochés obstruent la vue et limitent la portée. Naturellement, cela constitue un danger considérable pour les forces israéliennes présentes dans le camp, car il est bien connu que les opérations d’assassinat et de retrait doivent être coordonnées entre les forces aériennes et terrestres… comme c’était également notre cas.

 


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