Journée des prisonnier·es palestinien·nes 2026 : “Séminaire du Mouvement des Prisonnier·es Palestinien·nes”
Dans le cadre des mobilisations autour de la journée des prisonnier·es palestinien·nes du 17 avril, Samidoun Paris Banlieue vous propose de retrouver des traductions inédites de textes écrits par les prisonnier·es palestinien·nes et déjà disponibles au format papier sur les stands que nous tenons lors des évènements auxquels nous sommes invité·es.
Pour continuer cette série, après les traductions des textes de Walid Daqqah, Zakaria Zubeidi , Abdel Nasser Issa, Kamil Abu Hanish, Nael Barghouti, Ibrahim Hamed et Nader Sadqa nous vous partageons aujourd’hui un texte particulier, tant dans sa forme que dans le procédé qui l’a vu naitre. Ce document extrêmement éclairant est un symposium organisé par l’Institute For Palestinian Studies, en 2021, réunissant 6 prisonniers palestiniens emblématiques, incarcérés dans 3 prisons coloniales différentes et représentant les mouvements principaux de la résistance palestinienne : Abdel Nasser Issa pour le Hamas, Thabet Mardawi pour le Mouvement du Jihad Islamique Palestinien, Marwan Barghouti pour le Fatah, Abdel Razzaq Farraj pour le Front Populaire pour la Libération de la Palestine, Wajdi Joudeh pour le Front Démocratique pour la Libération de la Palestine et enfin le combattant et martyr Walid Daqqah représentant une voix indépendante et exprimant tant un point de vue des palestinien•nes de 48 que des doyens des prisonnier•es.
Les différents textes composant ce document ont été écrits au coeur des prisons sionistes, dans des conditions particulières, et en clandestinité. Ce séminaire recomposé est particulièrement éclairant car il permet à des prisonniers représentant le leadership de la résistance palestinienne de s’exprimer sur des sujets alors d’actualité comme la crise du mouvement de libération ou encore les événements en cours à l’époque (intifada de l’unité, épée de Jérusalem).
L’intérêt de ce texte est qu’il permet de matérialiser les différences de lignes politique et d’approche entre les différentes factions sur des questions similaires. Cela permet également d’aller au delà de l’attachement émotionnel aux prisonnier•es, et du fantasme de certain•es figures et de comprendre plus finement la résistance palestinienne.
L’introduction du texte étant très détaillée et claire, nous ne souhaitons pas être plus longs, et vous encourageons vivement à parcourir ce document – en le replaçant toutefois dans un contexte pré 7 octobre 2023 – et espérons qu’il vous encouragera à explorer les productions théoriques et politiques des prisonnier•es palestinien•nes et de la résistance palestinienne.
PS : Cette traduction a été faite par des militant·es, en utilisant des outils de traduction automatique, et comporte forcément des erreurs. Nous en sommes désolé, et vous invitons à nous contacter à cette adresse si vous êtes arabophones et souhaitez nous aider à traduire des textes de l’arabe au français : samidoun.rp@gmail.com
POUR LIRE LE TEXTE ORIGINAL EN ARABE
Séminaire du Mouvement des Prisonnier·es Palestinien·nes
Avec : Abdel Nasser Issa, Thabet Mardawi, Marwan Barghouti, Abdel Razzaq Farraj, Wajdi Joudeh et Walid Daqqah
Près d’un mois avant la grande grève du 18 mai 2021, qui s’est étendue à travers toute la Palestine historique, accompagnée d’une forte solidarité dans la diaspora palestinienne ainsi que d’un soutien arabe et international sans précédent, a commencé la préparation de ce colloque visant à faire entendre la voix d’une élite de dirigeants du mouvement national palestinien, tenu à distance de leur peuple par leur emprisonnement dans les geôles de l’occupation sioniste. La préparation de cette rencontre a duré pendant près de quatre mois, période marquée par l’annulation des élections législatives palestiniennes en avril, par le “soulèvement de Jérusalem” et la bataille de “L’Épée de Jérusalem” en mai, ainsi que par l’assassinat de Nizar Banat par les forces de sécurité palestiniennes en juin. Cette série d’événements a provoqué un séisme politique sur la scène palestinienne, allant de la qualification de l’intervention militaire de la résistance à Gaza comme “une déviation de la boussole” par rapport au soulèvement populaire à Jérusalem et en Palestine dans son ensemble, jusqu’à la description des manifestations populaires contre l’assassinat de Nizar Banat et contre l’étouffement des libertés publiques comme le produit “d’agendas extérieurs”.
L’année 2021 a constitué une véritable secousse pour le système sioniste ainsi que pour les systèmes officiels arabe et mondial face à “la vérité palestinienne” : depuis les rapports de Human Rights Watch, d’Amnesty et de B’Tselem confirmant ce qui était déjà établi, à savoir que l’État colonial (Israël) “est un régime d’apartheid de la mer au Jourdain”, jusqu’aux victoires, grandes et petites, arrachées par le “soulèvement de Jérusalem” et la bataille de “L’Épée de Jérusalem”. Mais les événements qui ont suivi ont rappelé à tous·tes la parole de Mahmoud Darwich : “Et chaque fois que mes proches bâtissent une forteresse, ils la détruisent.”
Au lieu de récolter les fruits politiques du soulèvement populaire en Palestine, de sa grève historique et des nouveaux éléments introduits dans l’équation par la résistance à Gaza, les divisions politiques persistantes depuis 2007 se sont renforcées, alimentées par les discours sur la “déviation de la boussole”, la “responsabilité de la reconstruction de Gaza”, ou encore la soumission à “des agendas extérieurs”, avec tout ce qui a suivi de violences physiques, politiques et idéologiques, pour défendre l’unicité et la légitimité de représentation de l’Organisation de libération de la Palestine (qui n’a jamais été contestée). Ainsi se sont ajoutées de nouvelles blessures au corps palestinien, qu’elles soient sociales ou culturelles, sans compter la perte de la bataille politique dont il aurait fallu récolter les fruits après l’affrontement contre les sionistes et leurs alliés.
Dans cette atmosphère dramatique, malgré l’alignement national lors du soulèvement de Jérusalem, qui a atteint une quasi unanimité, et malgré les initiatives de réforme qui ont suivi, émanant d’organismes juridiques et de défense des droits, d’anciens prisonniers et de nombreux intellectuels patriotiques, les voix de la direction du mouvement national des prisonnier·es dans les geôles de l’ennemi sioniste, la “sixième géographie palestinienne”, ont manqué à la scène palestinienne.
Cette voix n’a pas disparu par volonté des prisonnier·es, ni à cause de leur incapacité à s’exprimer ou par manque de position à défendre, mais en raison des conditions d’isolement imposées par les autorités sionistes, renforcées par la plupart des factions du mouvement national qui les ont exclus des cercles décisionnels, bien qu’ils occupent en leurs seins les plus hautes instances dirigeantes. Il en a résulté une sorte “d’éclipse de la Palestine” derrière ceux qui représentent, ou pensent représenter, le projet de libération nationale, sans qu’ils soient capables de saisir l’instant historique exceptionnel de mai 2021, qui a représenté une réappropriation concrète, par la violence révolutionnaire, du véritable discours de libération nationale, en dehors du labyrinthe de la mendicité politique.
C’est pourquoi ce colloque a été pensé pour faire entendre la voix de ceux qu’on ne peut accuser ni de “dévier la boussole”, ni de “voler l’Organisation de libération de la Palestine”, ni de “s’assujettir à des agendas extérieurs”. Les participants à cette rencontre ne sont pas des adeptes du “discours idéologique”, ni des nostalgiques des “slogans des années 1970”, ni des malades de la “nostalgie nationale révolue”, même s’ils en sont les héros tragiques, car ils en ont payé le prix, et ses victimes tragiques aussi, puisqu’ils continuent à en payer le prix. Ils sont des “prisonniers de la liberté”, au sens propre : ils ont été emprisonnés pour la liberté des Palestinien·nes, et la liberté des Palestinien·nes continue d’habiter leur discours et de remplir leur agenda d’un seul mot, formé de neufs lettres : Palestine.
Ainsi, l’importance de ce colloque découle du moment où il s’est tenu, de la place et du rang de ses participants, tant du point de vue politique que géographique. Parce que le mouvement des prisonnier·es palestinien·nes est la cellule cérébrale demeurée intacte dans le corps du mouvement national palestinien, et en raison de son rôle historique de leadership et de sa place symbolique auprès du peuple palestinien, où qu’il se trouve, ce colloque a eu pour but d’explorer les avis des prisonniers pour alimenter un dialogue fécond, examinant la Palestine en tant qu’identité et cause en 2021 et ses perspectives.
En raison du rôle central du mouvement des prisonnier·es palestinien·nes (et de sa position à l’intérieur des murs de la petite prison) dans l’orientation de la boussole nationale palestinienne (dans la grande prison et dans l’exil), ce colloque aspire à constituer un guide politique et moral, ainsi qu’un noyau pour une initiative de salut national, dans ce moment décisif de l’histoire du peuple palestinien. Aujourd’hui, les Palestinien·nes considèrent les prisons comme la sixième géographie de leurs lieux de tragédie et d’épopée nationale, aux côtés de Jérusalem, de Gaza, de la Cisjordanie, de la Palestine de 48 et de la diaspora. Ils aspirent de toutes leurs forces à entendre ce que les prisonnier·es ont à dire.
Le projet initial prévoyait la participation à ce colloque de deux générations représentant les diverses orientations politiques du mouvement des prisonnier·es palestinien·nes : une élite dirigeante de la première génération, à savoir les prisonnier·es Walid Daqqah, Bassem Khandakji, Marwan Barghouti, Thabet Mardawi, Ahmad Sa’adat, Abdel Nasser Issa et Wajdi Joudeh ; et un groupe de jeunes femmes de la deuxième génération, à savoir les prisonnières Amani Hashem, Layan Kayed, Bushra al-Taweel, Muna Qadan et Maysoun Jabbali.
Les prisonniers dirigeants devaient discuter des questions nationales actuelles lors de la première session, puis les jeunes prisonnières leur répondre et les interpeller lors de la seconde. Le colloque devait ainsi être structuré de manière complémentaire, comme s’il s’était tenu simultanément entre les deux générations.
Cependant, les conditions de communication avec les prisonnier·es dans les prisons sionistes n’ont pas permis à ce projet d’aboutir. Le dirigeant Ahmad Sa’adat n’a pas pu participer, et le prisonnier combattant Abdel Razek Farraj l’a remplacé. Et comme les réponses des prisonniers de la première génération de la direction du mouvement captif palestinien ne sont parvenues qu’à la fin du mois de juillet, nous n’avons pas pu, faute de temps, transmettre les conclusions du colloque aux prisonnières de la deuxième génération dans la prison de Damon pour qu’elles y répondent et débattent. Nous avons donc remplacé cela par un échange avec quatre prisonnières récemment libérées de Damon : Mais Abou Ghoush, Shatha Hassan, Samah Jaradat et Ilya Abou Hujla. Qasam al-Hajj a travaillé à l’édition de ce matériau sous le titre : « Quatre prisonnières, quatre libérées : récits de liberté », qui sera publié séparément de ce colloque dans ce numéro spécial de la Revue d’études palestiniennes.
Et bien qu’ils soient tous dispensés de présentation, rappeler certains détails à leur sujet relève d’une exigence de mémoire, afin de souligner leur stature morale, au-delà de leur stature nationale. Le parcours de chacun d’eux rappelle le cri amer lancé par Tahar Ouettar dans son chef-d’œuvre “Les Martyrs reviennent cette semaine”, au sujet du sort des patriotes fidèles trahis durant les “années de plomb” qui suivirent le départ du colonisateur et l’exacerbation des divisions nationales en Algérie. Il écrit à propos des martyrs, et des prisonnier·es, martyrs en sursis :
“Même ceux·celles qui se sont sacrifié·es pour notre bonheur, nous doutons de leur position sur les questions révolutionnaires. Quelles idées pourraient-iels rapporter sinon celles qu’iels ont emportées avec eux·elles, celles pour lesquelles iels sont morts ? Si nous, les vivant·es, sommes tombé·es dans le piège des traîtres et des opportunistes, si nous nous sommes noyé·es dans les biens de ce monde sans remarquer que le wagon que nous occupions avait été détachée du train, alors eux, ces cher·es, ces sacré·es, en plus d’être les plus fidèles d’entre nous, puisqu’iels ont davantage sacrifié que nous, ne se sont pas encore sali·es aux problèmes de la vie. Iels sont le train qui s’engouffre dans le tunnel en poussant devant lui le wagon détaché. Peut-être la collision fera-t-elle dérailler le wagon et le train, ou bien le train venant de l’autre côté la ramènera-t-il dans la bonne direction.”
Ont participé au colloque, parmi les prisonniers de la liberté qui ont choisi d’incarner ce train s’efforçant, encore et toujours, de faire sortir notre voiture nationale du tunnel où elle s’est enlisée, sept combattants issus de la direction du mouvement des prisonnier·es, représentant les diverses tendances du mouvement national palestinien en Palestine historique : les factions de l’Organisation de Libération de la Palestine, les mouvements de la résistance islamique et le mouvement national en Palestine de 1948.
Ces prisonniers, malgré les tentatives de l’occupation sioniste de briser leur vie par l’exil, la traque, l’arrestation et l’isolement, sont parvenus à un haut niveau de formation académique durant leur captivité, obtenant des masters et doctorats. Ils ont publié des ouvrages pionniers dans la pensée politique et la création littéraire, participé à la vie culturelle palestinienne, et fondé “l’Université de la prison – Hadarim”. Ils ont également un long parcours militant au sein du mouvement de libération nationale palestinien, et contribué au Document des prisonniers pour l’unité nationale en 2006. Ces participants viennent de différents lieux de la “sixième géographie” que constituent les prisons de l’ennemi, du nord au sud de la Palestine, et la somme de leurs années de condamnation atteint littéralement un chiffre astronomique difficile à calculer.
De la prison de Gilboa, à Bissan occupée :
- Walid Daqqah, né en 1961 dans la ville de Baqa al-Gharbiyye (dans le Triangle palestinien occupé), détenu depuis 1986 pour activité militaire au sein du Front populaire de libération de la Palestine, et condamné à la prison à perpétuité (peine réduite à 37 ans de prison). En 1998, Daqqah a rejoint le Rassemblement national démocratique (Balad) en Palestine de 48 ;
- Bassim Khandakji, né en 1983 à Naplouse occupée, détenu depuis 2004, condamné à trois peines à perpétuités pour activité militaire durant l’Intifada al-Aqsa. Il est membre du Comité central du Parti du Peuple Palestinien.
De la prison de Hadarim, entre Tulkarem et Umm Khaled occupées :
- Marwan Barghouti, né en 1959 dans le village de Kobar, au nord-ouest de Ramallah occupée. Il a passé plus de la moitié de sa vie en captivité, a été expulsé de Palestine puis est revenu. Sa dernière arrestation remonte à 2002, après l’échec de l’ennemi à l’assassiner. Condamné pour cinq chefs d’accusation relevant de sa responsabilité en tant que secrétaire général du mouvement Fatah, fondateur et commandant des Brigades des Martyrs d’Al-Aqsa, il purge cinq peines perpétuités plus quarante années supplémentaires. Il a dirigé le Comité supérieur du Fatah, est actuellement membre du Conseil révolutionnaire et du Comité central du mouvement, ainsi que du Conseil national de l’OLP et du Conseil législatif de l’Autorité palestinienne ;
- Thabet Mardawi, né en 1976 dans le village d’Arraba, au sud-ouest de Jénine occupée. Arrêté blessé après avoir épuisé ses munitions lors de la bataille du camp de Jénine en 2002, il a été condamné à 21 peines à perpétuités plus 40 années supplémentaires pour activité militaire au sein du Mouvement du Jihad islamique.
Depuis les prisons de Ramon et de Ketziot, situées dans le désert du Néguev occupé :
- Abdel Nasser Issa, né en 1968 dans le camp de réfugié·es de Balata, à Naplouse occupée, issu d’une famille réfugiée de Tira Dandan, au nord-est de Lod occupée. Il est détenu depuis 1995 et a été condamné à deux peines de perpétuité plus sept années supplémentaires, pour activité militaire au sein du Mouvement de la résistance islamique, Hamas, dont il a présidé l’instance dirigeante des prisonnier·es;
- Abdel Razek Farraj, né en 1963 dans le camp de Jalazone, au nord-est de Ramallah occupée, issu d’une famille réfugiée de la ville de Lod occupée. Au total il a passé 19 ans dans les prisons de l’occupation, dont dix ans et demi en détention administrative. Il est détenu depuis deux ans, accusé d’appartenir au Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) ;
- Wajdi Joudeh, né en 1977 dans le village d’Iraq al-Tayeh, à l’est de Naplouse occupée. Détenu depuis 2004, il est condamné à la prison à perpétuité pour avoir fondé les Brigades de la Résistance nationale affiliées au Front Démocratique de Libération de la Palestine (FDLP), dont il est actuellement membre du Comité central.
Les prisonniers participants ont été informés du concept du colloque sur deux niveaux : un diagnostic général et des axes formulés sous forme de questions de dialogue.
Nous présenterons d’abord le diagnostic général, puis les axes sur lesquels nous avons travaillé afin de compléter les réponses. Il convient de noter que les interventions des prisonniers participants, variables en longueur et dans leur thématique, nous sont parvenues sous des formes diverses : enregistrements audio, manuscrits, miniatures photographiées, ou encore écrites et transmises par l’intermédiaire des avocats et des familles, entre autres.
Nous avons fait tout notre possible pour les reproduire telles qu’elles nous sont parvenues, réparties selon les axes que nous avons jugé adéquats pour structurer les thématiques du colloque. Ce n’est que dans de rares cas que, pour des raisons éditoriales, nous avons dû ajouter des mots ou supprimer certaines phrases qui ne s’accordaient pas avec le contexte sémantique. En raison des différences de conditions dans les prisons sionistes et des contraintes de communication, nous n’avons pas toujours pu en vérifier l’exactitude, compte tenu des restrictions sécuritaires et temporelles. Nous avons cependant veillé à signaler, par des crochets doubles, les endroits où des suppressions ou des ajouts ont été effectués.
Diagnostic général
Les cinq dernières années ont connu des bouleversements sans précédent en Palestine occupée, dans la nation arabe et dans le monde. Les défis se sont succédé : de la reconnaissance américaine de Jérusalem comme capitale de l’État sioniste (2017), à celle de la souveraineté sioniste sur le Golan (2019), en passant par l’organisation de la “conférence pour la Paix pour la prospérité » à Manama, au Bahreïn, avec la participation de plusieurs délégations officielles arabes (2019), pour culminer enfin avec l’annonce du ”Deal du siècle” (2020), qui niait totalement les droits du peuple palestinien. À cela s’est ajouté la normalisation de quatre autres régimes arabes dans le cadre de ce qu’on a appelé les “Accords d’Abraham” : les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Soudan et le Maroc.
Malgré l’apathie qui a marqué la position officielle de l’Autorité palestinienne, semblant avoir perdu tous ses paris, les Palestinien·nes ont réussi à arracher des succès notables face à la dégradation de leur situation : en obtenant des victoires successives pour le mouvement international Boycott Désinvestissement Sanctions contre Israël (BDS) ; en combattant la normalisation dans le monde arabe ; et en mettant au point des formes diverses de résistance populaire, violentes et non violentes, en Palestine. Parmi les plus importantes : “l’Intifada des couteaux” (2015), les “Marches du retour” et les opérations individuelles (2018), le “soulèvement de Jérusalem” et sa “Bataille de l’Épée” (2021), accompagnés de la grève historique du 18 mai 2021 qui a embrasé toute la Palestine historique et la diaspora.
Ces formes de lutte, variées, ont redonné à la cause palestinienne son statut de lutte menée par un mouvement de libération nationale autochtone contre un État colonial de peuplement sioniste sur toute la Palestine. Qu’en pensez-vous ?
MARWAN BARGHOUTI :
J’aimerai commencer par vous adresser mes remerciements pour l’attention portée au mouvement national dans les prisons, ainsi que ma profonde estime à la Revue d’études palestiniennes, remarquable par ses articles et études de qualité, que nous nous efforçons de faire entrer en prison et dont nous tirons profit, et qui fait partie des références adoptées dans le programme de master de l’Université Al-Quds, programme que j’ai l’honneur de superviser et dont je suis un des enseignants.
Avant de répondre, je tiens à souligner un certain nombre de faits relatifs au colonialisme de peuplement sioniste en Palestine, et à ses fondements idéologiques.
Les piliers de ce projet (immigration, colonisation et spoliation des terres, construction d’une puissance militaire et sécuritaire supérieure, et alliances internationales fortes) depuis son lancement jusqu’à aujourd’hui, en constituent toujours l’épine dorsale :
- L’immigration juive continue à affluer à raison de 32 000 immigrant·es par an.
- La confiscation de la terre palestinienne se poursuit quotidiennement et a atteint un stade très avancé, avec une augmentation de 200 000 colons en Cisjordanie au cours des dix dernières années.
- Le développement des capacités militaires et sécuritaires ennemies a atteint un niveau inédit : le colonialisme sioniste possède aujourd’hui une puissance militaire équivalente à celle de la Grande-Bretagne ou de la France.
- Par ailleurs, il continue à construire une alliance sans précédent dans l’histoire contemporaine avec les États-Unis, et avance dans ses alliances avec la Russie, la Chine et l’Inde.
- Israël a fait un grand pas pour devenir un État central dans la région, recherché par plusieurs pays pour des partenariats et coopérations.
- Enfin, sa situation démographique est sans précédent avec 7,5 millions de juif·ves.
Ce qu’il faut relever, c’est que ce projet colonial, dans toutes ses tendances et composantes, refuse même le minimum accepté par le courant principal de l’Organisation de Libération de la Palestine comme base d’une solution politique.
Après un quart de siècle de négociations et de tentatives d’arriver à une solution, nous sommes face à un échec complet : l’Autorité Palestinienne est devenue une autorité sans autorité, et le colonialisme un colonialisme sans coût. À cela s’ajoute la poursuite des politiques de nettoyage ethnique, aux côtés des autres pratiques coloniales.
En face, la scène palestinienne est complexe :
- d’un côté, le système politique palestinien, qui a pris forme ces dernières décennies, est au bord de l’effondrement, avec toutes ses composantes divisées, impuissantes et défaillantes ;
- d’un autre côté, un élément donne à notre peuple beaucoup d’espoir : après plus de 130 ans d’invasion coloniale soutenue internationalement, et de politiques appliquées sans relâche sur la terre de Palestine, de la Mer au Jourdain, il existe aujourd’hui 7 millions de Palestinien·nes qui ne constituent pas seulement un facteur démographique, mais également un acteur politique, national, culturel, humain et civilisationnel. Plus important encore, iels résistent, malgré les nettoyages ethniques, massacres, assassinats, arrestations, expulsions, tortures, souffrances, famines, blocus et exils, et n’ont jamais renoncé à leur droit à la liberté, au retour et à l’indépendance.
La récente bataille de Jérusalem, qui se poursuit encore, est une preuve irréfutable de ce que nous avons toujours affirmé, même si certains n’y croyaient pas : notre peuple possède un esprit de lutte inépuisable, et ses souffrances, aussi grandes soient-elles, ne réussiront jamais à le pousser à abandonner ses droits nationaux inaliénables. Ce dont a besoin notre peuple, c’est de pratiquer la “résistance globale” face au projet sioniste.
La dernière bataille a confirmé le principe que nous avons toujours défendu : la “résistance globale”, où toutes les formes et méthodes de lutte se complètent et se renforcent mutuellement. Cette bataille a également mis en lumière l’incapacité, la fragilité et la faiblesse du système politique palestinien, et a prouvé que ce dont nous avons besoin, plus que jamais, c’est de produire un nouveau système politique dont la seule porte d’entrée est le retour au peuple et la tenue d’élections générales, sans délai. Ne pas le faire serait bien pire que ce que beaucoup imaginent.
Car il s’agit d’un droit sacré pour notre peuple, et de l’affirmation du principe de pluralisme, de la primauté du droit, des libertés publiques, de l’alternance pacifique du pouvoir, ainsi que du renouvellement des légitimités et des directions politiques.
THABET MARDAWI :
Je tiens à adresser aux frères et soeurs de la Revue d’études palestiniennes mes remerciements et ma profonde gratitude pour leurs efforts, auxquels je demande à Dieu d’accorder succès et utilité. Les axes proposés et les questions qu’ils contiennent viennent à l’esprit de tout·e Palestinien·ne. Quant à nous, prisonnier·es, ils occupent toutes nos pensées, absorbent notre énergie et notre temps, au point que notre engagement à y réfléchir nous fait presque oublier que nous avons le souffle coupé par l’injustice de la prison et la hantise causé par la prison à perpétuité [….].
Les thèmes abordés par ces axes témoignent de la gravité de la phase historique que nous traversons, sans doute la plus dangereuse depuis le début du projet sioniste. Ils révèlent aussi à quel point nous nous sommes éloignés des caractéristiques d’un mouvement de libération national. Comment certain·es d’entre nous ont-iels pu croire au mensonge selon lequel nous disposerions d’une autorité dotée d’un système politique et que nous serions dans une phase de construction d’un État ?
Une telle étape a ses exigences, sa culture, sa singularité, ses luttes, son éthique, ses divisions et ses valeurs. Or, rien de tout cela n’existe chez nous. Tout, au contraire, contredit l’essentiel : nous sommes un peuple sous occupation. Le problème ne s’arrête pas là. Ce mensonge a créé pour nous une réalité virtuelle, que notre imagination a transformée en une réalité effective. Certain·es l’ont crue de tout leur être, au point de refuser de croire la réalité, et nous ont entraînés dans une ère d’errance et de désorientation.
WAJDI JOUDEH :
Avant tout, il convient de vous remercier. Puisse la Revue d’études palestiniennes demeurer une tribune arabe et nationale libre, pour le dialogue et le développement des idées. Puissent les pas de notre peuple palestinien, de nos peuples arabes et des libres du monde se maintenir sur la voie de la libération, du progrès et de l’indépendance, vers un monde nouveau.
La phase actuelle que traverse notre peuple et son projet de libération nationale est la plus dangereuse depuis la Nakba de 1948, en raison de la faiblesse du facteur subjectif palestinien, de la persistance de la division et de la lutte pour le pouvoir, de l’absence d’une direction nationale centrale, du blocage délibéré des institutions exécutives et décisionnelles, et de l’absence d’un programme national unifié. À cela s’ajoute l’exposition de la situation palestinienne aux axes arabes, régionaux et internationaux, y compris avec le colonisateur sioniste.
Sans oublier la dispersion forcée du peuple palestinien entre plusieurs patries et diasporas, en l’absence d’une direction capable de rassembler les Palestinien·nes autour d’un programme national et de lutte commun, qui mobilise les énergies et unifie le combat face à l’occupation, laquelle mène sa guerre d’agression et d’expansion contre l’ensemble de notre peuple.
Lorsque nous considérons les transformations et défis des cinq dernières années, ils confirment la fin de l’approche et du programme politique du courant à l’origine des accords d’Oslo. Ils ont aussi révélé et mis à nu des régimes arabes qui se sont précipités, et se précipitent encore, vers la normalisation avec Israël, dans une posture de faiblesse et de dépendance vis-à-vis de l’alliance impérialo-sioniste.
Cependant, malgré ce tableau pessimiste, la foi et l’optimisme du peuple palestinien demeurent inébranlables. Il continue à déborder d’énergie, de capacités et d’un esprit national collectif orientés vers la libération du colonialisme et de l’occupation. Il a montré, et continue de montrer, une grande capacité de lutte, remportant des victoires grâce à la résistance armée et non violente, dans toute la Palestine historique et dans la diaspora.
Cela prouve que les Palestinien·nes doivent compter sur eux·elles-mêmes et sur leurs propres forces, même si le facteur objectif reste important et nécessaire, car il est lui-même influencé par le facteur subjectif palestinien. La solution, en dernier ressort, repose donc sur le peuple palestinien.
PREMIER AXE :
La crise de direction dans l’institution politique officielle .
Dans un contexte marqué par le blocage de la vie parlementaire, la corruption qui frappe les systèmes judiciaire et exécutif, la poursuite de la coordination sécuritaire, la tragédie d’Oslo et la colère générale contre les directions traditionnelles de l’OLP, de l’Autorité, du Haut Comité de suivi et de la Liste commune avec tous ses partis, comment diagnostiquez-vous cette crise, et quelle voie proposez-vous pour en sortir ?
MARWAN BARGHOUTI :
La crise du leadership fait partie d’une crise plus globale du système politique, du projet national et du mouvement national. C’est une crise qui a conduit à l’exigence du changement comme une priorité pour notre lutte. Il n’est plus possible de maintenir et de gérer de manière problématique le système politique. Sa direction est devenue un fardeau pour le développement et l’unité de la lutte de libération nationale.
Cela appelle à un changement profond qui dépasse simplement le fait de remplacer certaines personnes. Nous devons plutôt nous concentrer sur l’état actuel de nos idées, nos structures, nos cadres et la réalité de nos pratiques. Car produire un état de résistance globale et opérer un changement sérieux sur le terrain ne se réalisera pas sans les transformations nécessaires au niveau des institutions nationales, pour renforcer notre unité, notre vision, nos programmes et clarifier nos objectifs.
En effet, l’institution et ses outils sont au service des objectifs fixés. L’institution en tant que telle n’est pas sacrée. Son existence est liée à un rôle précis, à son efficacité à le remplir et à sa capacité à affronter les défis et les tâches qui se présentent, à exprimer les espoirs et les aspirations du peuple palestinien, et à incarner les valeurs de sincérité, d’honnêteté et de sacrifice.
C’est ce dont nous avons besoin maintenant, pour dépasser les conséquences tragiques des accords sur le terrain, et créer et produire toutes les conditions nécessaires à un second souffle du mouvement national palestinien. En surmontant les obstacles qui nous ont empêché de remplir les tâches que nous nous étions fixé, nous pourrons amorcer une nouvelle phase de la lutte révolutionnaire dont les mots d’ordres sont : l’unité du peuple et de la cause nationale, l’unité du cadre représentatif commun, et l’adoption de l’approche de la “résistance globale” pour affronter le projet sioniste.
WALID DAQQAH :
La crise est plus globale, elle dépasse la simple direction politique et ses expressions quotidiennes ne se limitent pas à la coopération sécuritaire. Elle touche à ce qu’il y a de plus profond dans notre lutte, en tant que peuple qui vit toujours sous occupation, et pèse sur notre vie politique, comme sur notre vie toute entière. Il n’existe ni décisions judiciaires, ni décisions gouvernementales applicables en présence de colons qui, protégés par l’armée israélienne, s’emparent chaque jour de la terre, de l’eau et de l’air en Cisjordanie, à Gaza et à Jérusalem. Plus récemment encore, ils sont devenus partie prenante d’un nouveau projet visant à judaïser les villes dites mixtes à l’intérieur de la Palestine de 1948, comme Haïfa, Acre, Jaffa, Lod et Ramla.
La crise de direction a paralysé l’action du projet national palestinien et porté atteinte à notre identité. Il s’agit d’une crise intellectuelle, d’une incapacité à se renouveler, figée dans toutes ses articulations politiques, intellectuelles et culturelles, neutralisant notre capacité à alimenter notre identité par des valeurs nationales et humaines unificatrices. Le danger de cette crise ne réside pas seulement dans son caractère global, mais aussi dans le fait que cette direction nationale détient les instruments de blocage, voire de corruption, par son contrôle sur les deux leviers, politique et financier, au moyen desquels elle tente de renouveler sa légitimité. Elle reproduit ainsi la crise de manière encore plus grave, comme elle a essayé de le faire à travers la réconciliation nationale, ou par la décision d’organiser des élections qu’elle a annulées dès qu’elle a constaté que les vents ne soufflaient pas dans son sens, révélant par là même son absence de sérieux dans la réconciliation.
Je pense que nous assistons aujourd’hui, à travers les événements du dernier soulèvement mené par une jeunesse composée d’étudiant·es et de diplômé·es issus de la classe moyenne, à un moment historique semblable à celui qui a vu naître l’Organisation de Libération de la Palestine comme représentante légitime et unique du peuple palestinien au milieu du siècle dernier, après la défaite de 1967. Cette jeunesse a rejeté l’approche de la direction traditionnelle qui avait adopté une “stratégie” principalement axée autour de démarches diplomatiques auprès des grandes puissances pour quémander les droits légitimes du peuple palestinien.
Cette jeunesse a su saisir le moment historique, en intégrant les leçons de la guerre culturelle mondiale, dont l’une des plus importantes est que le droit doit être armé par la force. Elle a été témoin de puissances redessinant la carte du monde, et a agi dans un climat international hostile au colonialisme, favorable ou du moins solidaire des mouvements de libération. Mais elle a réduit la notion de force, pour plusieurs raisons que je ne peux développer ici, à la seule force militaire (force), au lieu de viser la puissance au sens de (power). Elle a ainsi perdu l’occasion historique, à l’échelle arabe et internationale, de récolter les fruits de la résistance armée, qui demeure pourtant un mode essentiel de lutte pour libérer la Palestine, contrairement à ce qui s’est passé à Cuba, au Vietnam et en Algérie, où le résultat de cette résistance armée a été l’indépendance et la libération du colonialisme.
Cette jeunesse qui, à l’origine, s’était “révoltée” contre la direction traditionnelle qui l’avait précédée a fini par occuper, les mêmes positions qu’elle avait combattues jadis. Elle a renoncé à la violence révolutionnaire et l’a condamnée comme violence illégitime au regard des accords qu’elle avait signé, recourant à la diplomatie comme unique mode de lutte. La direction palestinienne à Ramallah est convaincue que la lutte armée était et demeure une erreur, et elle refuse d’admettre que la voie des négociations, depuis Oslo, a échoué et nous a menés dans une impasse.
Dans une telle situation, nous nous retrouvons face à deux formes d’élitisme : celui du travail diplomatique à Ramallah et celui du travail armé à Gaza.
Sans minimiser l’importance des acquis obtenus par ces deux formes de lutte, leur incapacité à se rejoindre dans un centre de décision politique unique, sous la forme d’un mouvement de libération, et non d’une seule autorité, a laissé l’immense majorité du peuple palestinien sans possibilité de gagner en puissance (empowerment), et sans possibilité d’influence directe sur le processus de décision, en particulier chez les jeunes générations avides de lutte et désireuses d’avoir un impact sur leur avenir, où qu’elles se trouvent, dans la patrie ou en diaspora.
Nous avons observé, après que les instruments et voies d’influence officielle sur la décision palestinienne aient été neutralisés, que ces jeunes générations se sont tournées vers les moyens d’influence populaire, utilisant les outils technologiques, le “soft power”, la diplomatie populaire, contournant les médias officiels. Elles ont effectivement imposé une nouvelle équation, qui a surpris tant “Israël” que la direction traditionnelle et les factions qui continuent à les exclure de leurs cadres dirigeants.
Cette jeune génération, lucide sur le contexte mondial dans lequel elle s’inscrit, a saisi un ensemble de mutations que les directions traditionnelles des factions n’ont pas perçues, et qui ont commencé à se manifester et à se cristalliser dans la politique et l’économie internationales depuis les années 1990. Je les résume ainsi :
- La séparation de la politique et de l’économie, et ses répercussions sur les formes et les voies de la lutte, en particulier la lutte armée.
- La séparation entre les politiques officielles des États et l’éthique, et la possibilité de réhabiliter les valeurs de justice, d’égalité et de liberté par le dialogue avec les peuples et les organisations de la société civile dans ces pays, en luttant contre le racisme et en le liant à la lutte contre l’apartheid en Palestine.
- L’affaiblissement de l’État-nation et la réduction de ses fonctions historiques dans le cadre de l’économie mondialisée, et la manière dont notre mobilisation contre l’occupation peut être en harmonie avec les intérêts et les mouvements des peuples, visant à restaurer leur souveraineté face aux multinationales, à protéger l’environnement et à répondre aux autres défis engendrés par l’affaiblissement de l’État-nation.
- La montée en puissance des valeurs de liberté et d’individualité dans la conscience des jeunes générations, sans que cela ne contredise, dans leur formation éthique et culturelle, les valeurs nationales unificatrices et de libération, et leur pleine conscience de la relation dialectique entre les valeurs de liberté et celles de libération.
ABDEL RAZZAQ FARRAJ :
Il est désormais évident que le mouvement national palestinien, partout où il se trouve (dans toutes ses géographies), traverse une crise depuis plusieurs décennies. Une crise qui s’est enracinée et qui touche la direction du mouvement, collectivement et individuellement, ainsi que ses programmes et ses moyens de lutte. Cette crise a pris forme depuis la signature de “l’accord politique, économique et sécuritaire d’Oslo” entre la puissance coloniale sioniste et la direction de l’Organisation de Libération de la Palestine, qui a ensuite été suivie d’accords complémentaires.
Il n’est pas exagéré de dire que cette crise est devenue structurelle avec la division catastrophique et les conséquences négatives qui en ont découlé sur l’ensemble du mouvement national de libération palestinien et sur ses objectifs, y compris la “sixième géographie”, c’est-à-dire le mouvement national des prisonnier·es, comme l’ont nommé les organisateurs de ce séminaire.
Le mouvement national des prisonnier·es, qui a joué un rôle et occupé une place particulière dans la lutte de libération nationale palestinienne depuis le déclenchement de la révolution contemporaine, notamment dans les phases d’essor de cette lutte avant “l’accord d’Oslo”, a été et demeure le plus affecté par la crise du mouvement national palestinien. Il a lui aussi connu la division, son combat unifié face au geôlier et à ses mesures répressive a disparu, l’intérêt pour les structures organisationnelles collectives a régressé, et des phénomènes négatifs, inconnus lors des premières décennies du mouvement des prisonnier·es, ont fait leur apparition. Le plus marquant est le recul de l’intérêt pour la culture et pour les valeurs nationales unificatrices, lesquelles constituent à juste titre le front le plus important pour maintenir la flamme de la lutte face au projet colonial sioniste.
Cette crise structurelle se manifeste, en plus de ce qui a été exprimé précédemment, dans d’autres formes et aspects : paralysie de la vie parlementaire ; annulation des élections prévues en mai 2021 par une décision unilatérale fondée sur des considérations factionnelles ; destruction des systèmes judiciaire et des droits civils ; propagation de la corruption ; détérioration des droits économiques et sociaux en Cisjordanie et dans la bande de Gaza ; persistance, en outre, à s’accrocher aux “accords d’Oslo” destructeurs dans ses dimensions politiques, économiques et temporelles. Tout cela conduit à la poursuite de l’illusion d’un pari sur les positions américaine et européenne, et sur la reprise de négociations directes absurdes. Résultat : l’absence de mise en place des conditions nécessaires pour mettre fin à la division et réaliser l’unité nationale.
THABET MARDAWI :
Je voudrais d’abord souligner que l’ensemble des évolutions de la question palestinienne, et les questions de direction, d’organisations, d’institutions [….] qui en découlent, ont depuis longtemps dépassé le stade de la crise pour entrer dans celui de “l’impasse”. Nous vivons aujourd’hui des “impasses” et non une crise ou des crises. Je dis cela parce qu’une crise peut être surmontée et dépassée, mais je ne crois pas qu’il soit possible de sortir d’une impasse dans les conditions actuelles [….]. Mais, pour rester en phase avec le thème proposé, j’utiliserai le terme de crise, en insistant sur le fait que la crise dont traite cet axe n’est pas récente [….], mais qu’elle a des causes et un contexte historique long.
Le contexte historique du mouvement national palestinien, depuis ses débuts dans les années 1920 jusqu’à aujourd’hui, montre qu’il s’est construit sur l’improvisation, le désordre et les réactions, et qu’il s’est articulé autour de personnes. Certains ont même travaillé à mythifier ces figures, pour empêcher l’examen critique de son histoire. Or, parmi ces personnages, certains ne nous ont légué que ruines et désolation.
Ce qui existe à travers le mouvement national, où la logique institutionnelle et le travail collectif ont été au point mort pendant une période assez longue, a rendu l’expérience administrative et organisationnelle du mouvement national catastrophique, l’une des pires à l’échelle des expériences mondiales.
Pour mesurer l’ampleur et le niveau de cette catastrophe, il suffit de revenir sur ce qu’ont subi les institutions de l’Organisation de Libération de la Palestine depuis les années 1970 : des processus méthodiques et délibérés visant à saboter leur contenu, à les vider de leur substance et à paralyser leur capacité d’action.
Tout observateur attentif de l’histoire du mouvement national palestinien constatera qu’il y a eu des gens qui ont travaillé, avec persévérance, à bloquer et à saboter les moyens et mécanismes de travail collectif dans l’organisation, la direction et la prise de décision nationale, bien plus qu’ils n’ont travaillé à affronter le projet sioniste.
En d’autres termes, les institutions et les cadres dirigeants [….] se sont constamment adaptés aux orientations et aux humeurs des élites dominantes, et non aux exigences de la lutte de libération nationale. Et cela s’est produit avant même l’erreur de la signature des accords d’Oslo, qui aurait pu être évitée sans la corruption et la paralysie des institutions. Mais qu’ont ajouté les accords d’Oslo à cela ? Oslo [….], avec tout ce qu’il implique et contient, est problématique sur de nombreux aspects, à commencer par le fait qu’il constitue la plus grande opération de tromperie et d’illusion de l’histoire palestinienne, et il ne se limite pas à être une simple illustration de la corruption.
Ce qui nous importe ici, c’est qu’Oslo représente un système de corruption intégré et permanent qui a corrompu toute l’identité palestinienne : la personnalité, la psychologie, la morale, les valeurs, les intérêts, les institutions, les organisations, ainsi que les conceptions et les idées. Il a tout soumis à des processus de déformation. Qui sommes-nous ? Que voulons-nous ? Qu’est-ce que la Palestine ? Quel est le projet national ? Quel est le projet sioniste ? Qu’est-ce que la sécurité palestinienne ? Qui est l’ennemi ? Qui est l’ami, selon la doctrine sécuritaire d’Oslo ?
À toutes ces questions et à d’autres, Oslo a fourni des réponses falsifiées, qui ont défiguré l’image de l’identité palestinienne et l’ont rendu contraire à ce qu’elle devrait être. Ainsi, ce processus politique, administratif et organisationnel des élites dominantes du mouvement national, couronné par Oslo, a semé dans chaque détail de la société, de la politique, de l’institution, de la direction et de l’organisation, des crises sans fin, entourées de toutes les conditions pour leur reproduction et leur prolifération.
D’autre part, le “monde virtuel” qu’a créé Oslo, et pour lequel il a établi des codes éthiques et comportementaux, a laissé son empreinte négative sur tous·tes les Palestinien·nes. Mais les plus affectés en ont été les Palestinien·nes de 1948 et de 1967, chacun avec des spécificités. En Palestine de 1967, on a dit aux gens : reposez-vous, soyez rassurés, la question est réglée, l’État est à portée de main, nos droits reviendront dans le cadre du processus de paix et grâce aux efforts de la communauté internationale. Or, la réalité disait : les gens ne se reposeront pas, ne seront pas rassurés, les droits n’ont pas été restitués, aucun État n’est en vue, la colonisation s’étend jusque dans les maisons, la corruption s’infiltre, le clientélisme se répand, et la crise sociale et économique atteint des niveaux insoutenables, même pour des sociétés établies, alors, comment une société sous occupation et en voie de constitution pourrait-elle les supporter ?
Quant aux Palestinien·nes de 1948, Oslo leur a dit : “Ce que vous attendiez est terminé. Vous ne faites pas partie du projet palestinien ; vous êtes les Arabes de cet État colonial, et c’est votre destin final ou temporaire, en attendant que la page du projet sioniste se tourne.”
De la même manière que les Palestinien·nes de 1967 ont été trompé·es en croyant possible d’obtenir un État via des négociations avec le projet sioniste, les Palestinien·nes de 1948 ont été trompé·es en croyant possible de coexister avec l’État sioniste et d’obtenir leurs droits civiques et politiques, une option sur laquelle certain·es, voire la majorité, avaient misé. Mais les événements, les lois et les législations des années suivantes sont venus confirmer que même prier dans la “mosquée de la Knesset” ne vaut pas l’effort des ablutions ni celui de la purification rituelle.
Si on soumettait à un raisonnement scientifique la situation actuelle des Palestinien·nes de 1948 et de 1967, ces niveaux de crise, d’échec, de corruption, et cette absence de perspective de réforme ou d’amélioration de leurs conditions, nous nous accorderions sur une seule réponse : pourquoi, et comment, l’explosion n’a-t-elle pas eu lieu ? Malgré tout cela, les directions traditionnelles de l’OLP, de l’Autorité Palestinienne, des organisations et du Comité de suivi refusent de voir autre chose que ce qu’elles veulent voir, alors même que ce qu’elles voient n’a rien à voir avec la réalité.
Les philosophes eux-mêmes feraient preuve d’humilité face à des circonstances surréalistes telles que celles que nous vivons. C’est pourquoi je considère qu’il n’existe aucune possibilité de changement ou d’amélioration par le dialogue. J’estime même que s’attendre à une réforme ou à un changement par le dialogue n’est rien d’autre qu’une illusion. Le niveau de corruption et de ruine, la profondeur des crises et la laideur de l’échec ne laissent place qu’à une seule loi : celle de “la démolition et de la reconstruction”.
BASSEM KHANDAKJI :
Le diagnostic global de la situation réside peut-être dans la crise organique de l’édifice politique palestinien, qu’il s’agisse de la direction ou de l’opposition. C’est une crise qui s’est aggravée au point de devenir une crise morale, se répandant dans l’ensemble du corps palestinien sous toutes ses formes. À mon sens, notre souffrance ne se limite pas à l’étape d’Oslo seulement – où nous avons connu l’errance, la confusion, et la naissance de discours politiques et autoritaires déformés qui ont empêché la construction d’un cadre conceptuel palestinien accompagné d’un système moral régissant nos mécanismes d’action et notre capacité de nous mouvoir dans une volonté historique. Notre souffrance se poursuit également depuis la naissance et l’évolution du mouvement national palestinien.
L’une des principales causes de notre confusion persistante est que le discours de l’Organisation de Libération de la Palestine ne s’est pas concentré uniquement sur le processus de libération et de lutte contre un système colonial de peuplement, mais a également abordé la situation comme une simple “occupation”. Le fait d’avoir négligé ce contexte a eu des conséquences graves, dont la plus importante est notre déconnexion de la temporalité de la Nakba, particulièrement après Oslo, ainsi que la création d’une Autorité Palestinienne dont les politiques catastrophiques ont édifié une barrière masquant la réalité de la continuité de la Nakba dans le temps et l’espace pour la majorité du peuple palestinien. Ainsi, la coordination sécuritaire est devenue un “intérêt national” plutôt qu’un mécanisme colonial technique, Oslo une “nécessité tactique” plutôt qu’un processus d’abandon et de normalisation, et la réconciliation nationale un objectif stratégique qu’il faudrait instrumentaliser de manière à renforcer une culture du pouvoir de l’illusion et de l’incertitude.
WAJDI JOUDEH:
Pour moi, tout mouvement de libération national repose sur trois composantes essentielles :
- La définition des objectifs, du programme et du discours ;
- La disposition du peuple soumis à l’occupation à s’engager dans la lutte selon des étapes et des taches définies par le programme, afin d’atteindre les objectifs fixés
- L’existence d’une direction nationale centrale et unifiée qui organise et dirige la lutte du peuple sous la bannière d’un programme national unique et d’un discours fédérateur.
En ce qui concerne la Palestine, les objectifs politiques sont clairs et connus : se débarrasser de l’occupation et arracher la libération et l’indépendance. Le programme national, sous ses formes diverses et à travers ses moyens de lutte, a été éprouvé historiquement. Le peuple palestinien a démontré et démontre encore, au fil de son histoire, sa disponibilité à la lutte, au sacrifice et à l’endurance dans le combat pour atteindre ses droits politiques.
Mais ce qui est désolant dans cette étape cruciale, c’est que le projet national palestinien affronte une véritable crise : celle de l’absence de direction. Les signes de cette crise sont les suivants :
- premièrement, l’incapacité de cette direction à se libérer des illusions des négociations, et son manque de courage à reconnaître l’échec de son programme politique ;
- deuxièmement, son incapacité à saisir à nouveau le moment historique pour embrasser, organiser et diriger la lutte nationale unifiée, comme elle aurait dû le faire lors du soulèvement de Jérusalem et l’opération “Epée de Jérusalem” ;
- troisièmement, l’aggravation de son isolement et l’élargissement du fossé qui la sépare des masses palestiniennes ;
- quatrièmement, son absence de vision et de programme, et son sabotage délibéré des institutions exécutives et décisionnelles collectives, qu’elle n’utilise qu’à des fins saisonnières et circonstancielles ;
- cinquièmement, enfin, son incapacité à produire des résultats politiques à la hauteur des sacrifices consentis par notre peuple dans ses batailles, ses soulèvements et ses intifadas.
Nous nous trouvons donc aujourd’hui face à une direction traditionnelle qui a échoué du fait de l’échec de son programme politique, et qui est devenue un obstacle pour construire un renouveau de la lutte. En dépit de ses discours abondants sur la “résistance populaire”, cette direction évite en réalité la confrontation avec l’occupation et n’a pas su suivre le chemin ouvert par les sacrifices du peuple palestinien pour s’en libérer. Elle a ainsi perdu sa légitimité sur plusieurs aspects : sa légitimité révolutionnaire, parce qu’elle fuit la confrontation avec l’occupation et refuse de pratiquer la lutte sous toutes ses formes en fonction des conditions et des contextes ; et sa légitimité juridique, puisqu’elle est devenue un régime autoritaire qui traite l’organisation d’élections comme une simple distraction. Il n’existe donc plus de direction nationale centrale de la lutte palestinienne unifiée : une direction qui redéfinirait la phase actuelle comme une phase de libération nationale, et Israël, notre ennemi, comme une colonisation de peuplement.
ABDEL NASSER ISSA :
Les évolutions et événements récents sur la scène palestinienne ont montré la profondeur de la crise que traverse l’institution politique officielle qui a perdu la confiance des masses palestiniennes et s’éloigne de plus en plus de leurs espoirs et aspirations. Certains sondages d’opinion en témoignent : 56 % des Palestinien·nes estiment que l’Autorité Palestinienne est devenue un fardeau pour eux·elles, contre seulement 35 % qui pensent qu’elle constitue un acquis.
De même, les manifestations populaires massives, sans précédent par leur extension en Cisjordanie, et par le nombre et la diversité des participant·es, réprimées par l’Autorité, ont révélé l’ampleur de cette crise.
Ces manifestations ont dénoncé les politiques des services de sécurité de l’Autorité Palestinienne, dont l’exemple le plus marquant fut l’assassinat du militant Nizar Banat, en raison de ses critiques virulentes contre la politique de l’AP en matière politique, économique et sécuritaire. Les slogans exigeant le départ du président Mahmoud Abbas ont souligné la profondeur de cette crise : la popularité du chef de l’AP est tombée sous la barre des 10 %. Ces événements ont aussi montré la vitalité et la disponibilité des Palestinien·nes en Cisjordanie à se soulever, malgré les discours affirmant que de larges segments d’entre eux·elles étaient lié·es aux mécanismes de contrôle et systèmes de domination de l’AP, basés sur les salaires, les dettes etc.
Un signe supplémentaire de la gravité de la crise apparaît dans une étude interne du Fatah, dont certains extraits ont été publiés par le quotidien Haaretz le 11 juillet 2021 : “la jeunesse palestinienne est frustrée par la direction du Fatah, qu’elle perçoit comme faible et hésitante” ; “il existe un fossé énorme entre la direction du Fatah et ses militant·es de terrain”. L’étude souligne que “la jeunesse palestinienne constate que sa direction manque d’efficacité, échoue à lire les attentes du public, et ne sait pas saisir les opportunités ni les exploiter”. La raison principale : la peur de l’Autorité de voir éclater une nouvelle Intifada, ainsi que les luttes internes entre les dirigeants du Fatah autour de la succession d’Abou Mazen” [voir : site Hadarat pour les études politiques et stratégiques].
La décision du président Abbas de reporter les élections législatives et présidentielles a constitué une preuve supplémentaire de la crise de la direction traditionnelle et de sa peur de perdre sa position. Les élections sont pourtant un mécanisme de renouvellement des légitimités, une porte vers la réconciliation nationale et la réorganisation de l’édifice palestinien et en particulier de l’OLP. L’argument selon lequel l’occupation aurait refusé d’autoriser le scrutin à Jérusalem a été jugé fallacieux par deux tiers des Palestinien·nes. La véritable raison fut la crainte du président et de son entourage des résultats électoraux. Désormais, la peur est qu’après ce report, une guerre violente éclate pour la succession d’Abou Mazen, âgé de plus de 85 ans.
En parallèle, il faut noter la disponibilité du Hamas et des autres factions à participer aux élections et les concessions faites en ce sens, en comparaison avec les élections internes exemplaires que le Hamas a organisées à Gaza, où Yahya Sinwar, notre camarade de détention durant de longues années, a été réélu de justesse. Si les règles de vote du Hamas permettaient, comme dans la loi officielle, de voter pour soi-même, il aurait été élu dès le premier tour.
La direction officielle palestinienne, avec à sa tête Abou Mazen, cherche des élections “sur mesure” pour consolider la direction actuelle, et en aucun cas pour la renouveler. D’ailleurs, la monopolisation de la décision n’est pas une invention d’Abou Mazen, mais une culture arabe négative que le président martyr Abou Ammar avait lui-même pratiquée. Mais Abou Mazen est allé encore plus loin. Me revient à l’esprit la plainte de Chafic al-Hout à Mahmoud Darwich (que Dieu leur fasse miséricorde), dans “Mémoires d’Al-Hout : entre patrie et exil”. Al-Hout disait : “Je sentais au fond de moi que nous étions devenus des zéros, que notre rôle se limitait à servir de décor à ce qu’on appelle une direction.” Darwich lui répondit : “Ô Abou al-Hader, cette révolution, Abou Ammar l’a taillée à sa mesure ; soit tu l’acceptes, soit tu pars.” La différence, c’est que Darwich parlait d’une révolution, et d’un révolutionnaire nommé Abou Ammar, une révolution que les gens payaient de leur vie et de leurs biens, alors qu’aujourd’hui nous parlons d’une Autorité, d’argent et de privilèges permettant d’acheter des partisans, des positions et des avantages matériels. Cela donne à la direction les moyens d’un contrôle accru sur les individus et rend le changement et la réforme encore plus difficiles. Cette Autorité, Abou Mazen l’a taillée à sa mesure, et le problème, c’est que personne ne peut quitter sa patrie.
Après le report des élections législatives et présidentielles, aucune alternative sérieuse n’a été proposée pour sortir de la crise interne et mettre fin à la division, si ce n’est quelques propositions informelles faites à certaines factions pour former un gouvernement de consensus national ou d’unité nationale, à condition qu’il soit en phase avec les décisions internationales. Tout cela sans que la direction officielle ne remarque l’importance de capitaliser sur la victoire palestinienne dans la bataille de Jérusalem et de son épée à Gaza. Comme si le message d’Abou Mazen et de son entourage, notamment ses deux hommes les plus influents aujourd’hui, Hussein al-Sheikh et Majed Faraj, était que le statu quo est la meilleure option, supérieure à toute autre alternative pouvant apporter changement et réforme démocratique nationale.
Comme pour dire à notre peuple : “Vous avez combattu en vain.” En d’autres termes, la direction prive la Résistance, et plus largement l’ensemble de notre peuple, des bénéfices de ses victoires à Gaza. Ce choix a consacré la crise de la direction, renforçant le sentiment et la conviction d’une large partie de notre peuple que la direction actuelle, poursuivant la coopération sécuritaire avec l’occupation, complote contre lui et s’efforce de neutraliser ou d’anéantir chaque acquis potentiel de la Résistance.
DEUXIEME AXE
Les contradictions internes dans les structures organisationnelles
Il existe des divisions et des contradictions entre les directions et les bases des organisations palestiniennes, qu’il s’agisse des mouvements regroupés dans l’Organisation de Libération de la Palestine, du mouvement Hamas et du Jihad Islamique Palestinien, ou encore des partis palestiniens dans les territoires occupés depuis 1948. Comment considérez-vous, dans votre mouvement et dans les autres, ces divisions, contradictions ou divergences, en termes d’érosion des légitimités et d’émergence d’alternatives révolutionnaires portées par la jeunesse ?
MARWAN BARGHOUTI :
La vision que représente officiellement le mouvement Fatah sur le plan politique est une vision confuse qui nécessite une révision profonde et courageuse de ce parcours ayant conduit à un échec majeur. Elle a besoin de définir une vision nationale globale, et d’une stratégie qui restitue au Fatah son rôle d’avant-garde du mouvement de libération nationale, avec toutes les conditions que cela exige à tous les niveaux, dans les moyens, méthodes et outils. Il est également nécessaire d’établir un lien véritable avec le peuple dans son ensemble et de posséder la capacité d’exprimer le pouls, aussi bien des cadres que de nos bases.
Les mouvements de lutte actifs sur le terrain produisent leurs propres directions et génèrent de nouvelles idées : c’est là une règle militante et intellectuelle importante qui nous concerne directement. Nous avons souffert, en tant que Palestinien·nes, de l’absence d’alternatives capables d’exprimer les aspirations de jeunes générations dont le rôle et la participation aux prises de décision sont absents. Cette jeunesse perçoit les manifestations de la crise profonde qui secoue les structures et composantes du mouvement national, et recherche des options de lutte capables d’assurer une action et une influence réelles, dans un contexte où la confiance envers les forces, factions et partis s’est effondrée. Cela a conduit des secteurs de jeunes à s’orienter vers la formation de plusieurs mouvements.
Cependant, la plupart de ces mouvements manquent encore d’un programme et d’un cadre général permettant d’unifier leurs efforts en un mouvement indépendant. Cela ne nous empêche pas d’apporter notre soutien total et inconditionnel à la jeunesse, aux mobilisations, aux porteurs d’initiatives et d’idées nouvelles. Ces héros qui se battent sur le terrain, et qui constituent un exemple à suivre à Jérusalem, Gaza, en Cisjordanie, en Galilée, dans le Triangle, le Néguev, Jaffa, Lod, ainsi que dans les camps de réfugié·es et à l’extérieur du pays, dans tous les foyers de confrontation, notamment le village de Beita et des dizaines d’autres sites, ont besoin de beaucoup de mise en réseau entre tous ces lieux, ainsi que davantage d’actions, d’initiatives et de créativité dans l’affrontement, le défi des obstacles, de l’abandon et du désespoir, et de s’accrocher à l’espoir.
L’action révolutionnaire incarnée par la jeunesse en révolte, qui représente un défi pour le projet sioniste, constitue également une critique audacieuse et sérieuse de l’impuissance des forces politiques dominantes, et cherche à produire des alternatives.
ABDEL NASSER ISSA :
Il faut souligner que les divergences de points de vue sont un phénomène naturel et sain. L’essentiel est de savoir bien gérer ces divergences de manière à ce qu’elles ne conduisent pas à des scissions profondes qui nuiraient aux capacités de l’organisation et du peuple palestinien à atteindre ses objectifs nationaux légitimes.
Le mouvement Hamas s’est distingué, de manière générale, par l’absence de divisions ou de scissions graves en son sein, malgré la répression sécuritaire féroce dont il fait l’objet, en particulier de la part de l’occupation en Cisjordanie et à Jérusalem. En interne, il est plus cohérent que d’autres. L’idéologie islamique qu’il adopte y joue probablement un rôle important, et la culture organisationnelle du mouvement ne permet pas d’exposer les divergences en public, mais veille à ce qu’elles restent confinées dans le cadre organisationnel.
En revanche, concernant nos frères du Fatah, par exemple, la situation est différente : leurs divergences sont souvent publiques et se sont considérablement accrues lors de la préparation des élections législatives et présidentielles [les dernières, annulées par décision du président Abbas], avec l’émergence de nombreuses listes affiliées au Fatah, dont la plus importante fut la “Liste de la Liberté”, soutenue par le frère combattant Marwan Barghouti.
L’une des raisons principales de cette différence réside dans la nature des élections internes périodiques. Au Hamas, des élections régulières et organisées permettent de renouveler la légitimité, de produire de nouveaux cadres et des dirigeant·es relativement jeunes. Ainsi, les dirigeant·es du Hamas appartiennent à une génération jeune, et les prisonnier·es libéré·es y occupent une place importante. Le chef du mouvement dans la bande de Gaza est le frère libéré Yahya Sinwar, tandis que le chef en Cisjordanie est le cheikh Saleh al-Arouri, sans compter de nombreux membres du bureau politique tels que Zaher Jabarin, Hussam Badran et Moussa Dudin.
Concernant la branche des prisons, le président actuel de la Haute instance dirigeante (dans son neuvième mandat) est l’ingénieur Salama al-Qatawi. Pour ma part, j’étais le chef de la première instance (2005-2006), Yahya Sinwar a présidé la deuxième et la troisième, suivi par Rouhi Mushtaha, puis Othman Bilal, ensuite Abbas al-Sayyed, puis Mohammed Arman. Ainsi, la légitimité des cadres est sans cesse renouvelée, ce qui permet une succession des générations et limite le problème des divisions et des scissions, puisque la voie reste ouverte aux jeunes générations et aux militant·es compétent·es pour progresser.
Bien que nous soyons un mouvement confronté à la répression, et que les choses ne sont évidemment pas roses, les divergences existent. L’un des problèmes les plus importants des élections du Hamas est sans doute la durée relativement longue avant d’aboutir à des résultats définitifs, qui peut parfois atteindre une année, en raison du délai pour la Cisjordanie et de l’extérieur à livrer leurs résultats, ainsi que du temps pris pour la répartition des comités et des structures. Bien sûr, il y a aussi beaucoup d’autres causes, mais certaines peuvent être surmontées.
WALID DAQQAH :
Depuis que nous sommes passé·es d’un mouvement de libération nationale à une Autorité, l’effort consacré à la lutte pour le pouvoir a largement dépassé celui déployé dans le combat pour remplir les objectifs du mouvement de libération nationale. Il était donc naturel que la notion d’”Autorité” s’impose dans la littérature partisane et la culture politique, alors même que nous n’avons aucune souveraineté, au détriment de la notion de patrie, et que les structures organisationnelles des factions prolongent cette mentalité, qu’elles aient approuvé les accords d’Oslo ou qu’elles s’y soient opposées. En effet, l’opposition est devenue une composante du discours politique dominant, puisque le discours de l’Autorité et celui de l’opposition sont les deux faces d’un même accord et d’une même culture politique. Nous sommes face à une version palestinienne des partis de pouvoir et d’opposition traditionnels du monde arabe, dépassés par les mouvements de jeunesse dans le contexte des révolutions arabes, qui ont transcendé leur paternalisme nouvellement établi.
Dans cette version habituelle du jeu politique, la survie des factions est devenue plus importante que leurs objectifs. Le discours qui domine en leur sein est devenu hypertrophié, accroché aux discours performatifs et au formel. Ainsi, la faction, qui devrait être un outil de lutte, a institutionnalisé son existence au détriment de ses propres objectifs, désormais supplantés par ce que j’appelle la “farjouiyya” : la psychologie de l’échec à atteindre ses buts.
L’état de dissonance que vivent les directions de ces factions apparaît clairement dans le fossé entre leur discours et leurs objectifs d’un côté, et la petitesse de leurs réalisations de l’autre. Au lieu de pousser les factions à une révision intellectuelle, politique, voire morale, qui leur permettrait de reformuler leurs programmes en lien avec la réalité, cet état les a conduites à recourir à la farjouiyya qui a fini par se diffuser dans leurs bases, ou ce qu’il en reste. La farjouiyya s’est manifestée dans les apparences d’un État sans souveraineté, et d’une lutte armée sans mouvement de libération. L’arme elle-même s’est transformée en la pire expression de cette farjouiyya, lorsque les fusils s’alignent et tirent en l’air pour célébrer la libération d’un·e prisonnier·e ayant purgé sa peine, comme s’il s’agissait d’un acte de libération.
Dans ce paysage politique et culturel délabré, on convoque l’histoire de la faction, on répète les slogans de ses martyrs et de ses dirigeant·es comme des récitations, sans véritable compréhension, dans des médias officiels devenus les médias de la faction. Ainsi, l’histoire devient celle de la faction, sans critique, et se retrouve plus importante que l’avenir du peuple et de la cause. Le drapeau de la faction devient plus visible et plus haut que celui de la patrie. Les jeunes générations avaient espéré que certains partis de l’OLP puissent représenter une alternative par leur discours et par un renouveau organisationnel, mais ces partis ont préféré le mysticisme organisationnel et politique, selon le principe : “Si tu veux préserver ton âme et ton corps, retire-toi !”. Le retrait est devenu une idéologie, poussant ces factions au bord de l’extinction, et accentuant la rupture générationnelle qui les sépare des mobilisations de la jeunesse et des valeurs universelles et nationales que celles-ci portent. Ces mouvements de jeunesse voient la cause nationale à travers leur propre prisme, et non à travers une grille factionnelle ou idéologique étroite.
Se trompe celui qui croit que le dernier soulèvement, qui a embrasé Jérusalem, l’intérieur et la diaspora, exprime un soutien à un courant ou à une faction en particulier, ou qu’il s’inscrit dans une idéologie précise. Ce mouvement se distingue par trois caractéristiques :
- Son attachement au pluralisme, au respect de l’individualité et à des valeurs éthiques qui ont constitué sa boussole. Cela lui a permis de dialoguer avec ses pairs partout dans le monde et dans tous les lieux de présence du peuple palestinien. C’est pourquoi il fut inclusif, non seulement géographiquement, mais aussi par la diversité des catégories sociales qui y ont participé, de Bella Hadid jusqu’à la dernière jeune femme voilée présente dans les sit-in. La participation des femmes y fut particulièrement marquante, non seulement dans les activités, mais aussi dans leur organisation et leur appel.
- Son refus des clivages idéologiques et politiques, et son affirmation de l’identité nationale. Il ne s’est pas préoccupé des frontières politiques tracées par l’occupation. La Palestine, de la Mer au Jourdain, fut au cœur de ce mouvement. C’est l’espace de la patrie où les jeunes veulent exercer leur liberté, établir leur justice, et créer leur littérature, leur art et leur musique. Ils ont donc appelé à la justice pour la Palestine, et non pour des frontières dictées par des rapports de force.
- Sa conscience qu’une des clés du mouvement et de sa spontanéité résidait dans l’usage des réseaux sociaux. Les jeunes n’ont pas été dupes des coins enfoncés par le sionisme, à chaque confrontation, entre eux·elles et les élites politiques, culturelles ou économiques de la société. Iels n’ont pas combattu le capital au nom d’une idéologie économique, mais ont dialogué avec lui et attiré à leurs côtés. Iels n’ont pas stigmatisé les intellectuel·les comme des militant·es de bureaux climatisés, mais les ont invités à se joindre à eux·elles. Et iels ont souhaité “santé et rétablissement” aux factions, dont certain·es étaient eux·elles-mêmes membres.
ABDEL RAZEQ FARRAJ :
Les signes de la crise incluent le niveau des contradictions internes dans les structures organisationnelles dirigeantes des différentes factions, ainsi qu’entre ces directions et leurs bases. Il convient de souligner que ces contradictions varient d’un mouvement à l’autre, ce qui apparaît clairement dans les résultats des sondages d’opinion indiquant qu’environ un tiers des sondé·es en Cisjordanie et à Gaza ne font confiance à aucune faction nationale ou islamique, et dans la multiplication des dizaines de listes indépendantes lors des dernières élections annulées. Sur la base de plusieurs indicateurs, la situation dans la diaspora et à l’intérieur de la Palestine de 1948 (concernant la composition du Comité de suivi et de la Liste commune) n’est pas différente de celle de la Cisjordanie et de Gaza, ce qui appelle une révision approfondie de la part de tous·tes afin d’en tirer les leçons.
La grande question qui se pose est la suivante : existe-t-il une possibilité de surmonter la crise ?
Redonner à la cause palestinienne son statut de cause de libération nationale et démocratique, affrontant un système colonial de peuplement, raciste et sioniste, qui agit en parfaite cohérence entre ses composantes législatives, exécutives, judiciaires, médiatiques et sécuritaires pour effacer l’identité nationale palestinienne, son récit et ses droits historiques, en recourant aux outils de la répression, du meurtre, de l’arrestation, de l’israélisation, de la judaïsation, du nettoyage ethnique et de la ségrégation raciale…
Ce colonialisme accumule toujours plus d’éléments de puissance militaire, sécuritaire, économique, technologique, scientifique et politique, par l’élargissement de ses relations et de son expansion dans le monde arabe et dans les différents continents, et sur le terrain par la mise en œuvre du “Deal du siècle” à travers une annexion progressive de la zone C, l’obtention d’une reconnaissance américaine de ”Jérusalem unifiée” comme capitale, et l’annexion du plateau du Golan.
Ainsi, on peut dire qu’il s’agit d’une crise palestinienne générale, et cela malgré l’ampleur et le niveau des sacrifices, de l’héroïsme et des créations militantes inscrits et incarnés par notre peuple dans toutes les sphères de son existence. Malgré aussi la capacité de la résistance dans Gaza à dissuader l’ennemi et à se dresser comme une épée pour Jérusalem.
L’essentiel demeure les résultats : dans quelle mesure les sacrifices de notre peuple, ses soulèvements, ses intifadas et ses batailles passées et présentes contribuent-elles à tracer la voie, à accumuler des acquis et à bâtir dessus, pour commencer à arracher de véritables victoires sur le terrain et entamer le démantèlement de la structure du projet colonial sioniste ?
Souvenons-nous, par exemple, de la première Intifada populaire, qui a constitué un modèle d’accumulation d’acquis en vue du retrait de l’occupation de Cisjordanie et de Gaza. À son apogée, cette intifada a déplacé le slogan de l’État palestinien indépendant du champ du possible “historique” à celui du champ du possible “réel”, comme le disait le défunt al-Hakim [Georges Habache], avant qu’elle ne soit frappée, puis avortée, par la gangrène d’Oslo.
THABET MARDAWI :
Sans revenir sur les détails historiques, il est aujourd’hui reconnu qu’il existe un “contrat national” officieux entre les organisations et le peuple, selon lequel les organisations sont tenues de faire tout ce qui est nécessaire pour libérer la Palestine. Ainsi, les organisations sont responsables de cet objectif et contrôlent l’espace palestinien, notamment après leur domination sur l’Organisation de Libération de la Palestine et sur la prise de décision. Elles détiennent la confiance du peuple, la narration, l’identité, la géographie, l’unité, le destin, l’héritage des prisonnier·es, les recommandations des martyrs et les droits des réfugié·es. Bien sûr, les factions, par devoir national et éthique, devraient, si elles ne pouvaient avancer dans cette responsabilité, s’abstenir de reculer. Mais la vérité douloureuse est que, sans exception, elles ne se sont jamais approchées du minimum requis pour assumer cette responsabilité. Je vais énumérer ci-dessous une série de concepts sans m’y attarder, chacun méritant une recherche indépendante. Ils représentent, collectivement, une condition essentielle pour porter cette responsabilité :
- Fondations intellectuelles correctes (lecture correcte de la nature du conflit sur la Palestine)
- Formation et protection de la conscience nationale et patriotique
- Préservation et sacralisation de la narration et de la mémoire collective
- Protection du système de valeurs et d’éthique et amélioration de celui-ci
- L’éducation nationale comme base de l’éducation organisationnelle
- La cause, les organisations et leur adaptation mutuelle
- La cause, les positions, les alliances et les relations extérieures et leur adaptation mutuelle
- Critères pour juger le comportement et les positions organisationnelles
- Étude des capacités et des potentialités du peuple palestinien, où qu’il se trouve
- Structures, bases et plans capables de générer ces potentialités
- Étude des besoins du peuple et des mécanismes pour les satisfaire pendant le processus de libération
- Construction d’une société capable d’assumer les charges sociales et économiques de la libération
- Réduction des inégalités sociales et économiques
- Renforcement des liens et de la communication entre les différentes communautés
- Mobilisation, préparation nationale et méthodes de planification et de préparation
- L’organisation comme outil et moyen, non comme fin en soi
- Culture de la critique et des révisions
- Mécanismes de responsabilité et de contrôle, correction des erreurs
- Fonctionnement des institutions et mécanismes de décision
- Pensée stratégique et étude des alternatives
- Relations entre organisations
- Relations internes à chaque organisation (entre membres et direction, membres et idée, organisation et objectif)
- Capacités et potentialités des membres et des dirigeants, et le modèle national qu’ils représentent
- Rôle des femmes dans les niveaux décisionnels
- Transmission entre générations au sein des bases partisanes et des niveaux organisationnels
Ces titres ne sont pas des thèmes pour un travail de création ou des hypothèses de recherche. Ils représentent, avec d’autres éléments, les fonctions et composantes essentielles de toute organisation capable de remplir son devoir. Chacune de ces questions, posée à n’importe quelle organisation ou à toutes, montre que le résultat est généralement en dessous du minimum requis. Chaque question révèle un manque, une action non réalisée ou mal réalisée. Collectivement, ils illustrent la profondeur des problèmes des organisations. La question qui se pose alors est de savoir si ces organisations peuvent encore se rétablir ou si elles ont franchi le point de non-retour.
Tout état de fait est, en fin de compte, le produit du comportement et des performances des organisations, et le reflet de notre situation nationale et politique, avec toutes ses crises et échecs. La question est donc : que faire ?
Cela nous conduit à la question des alternatives proposées. Deux observations sont essentielles :
- De nombreuses organisations et institutions ont depuis longtemps rempli les conditions internes nécessaires à la transition vers une mémoire politique.
- L’histoire du mouvement national palestinien montre que la succession des expériences n’a pas suivi une loi claire, mais a été marquée par un certain chaos et par la logique de la domination et de la suprématie, où chaque expérience, avec l’aide de certaines circonstances, a soit dominé, cohabité ou été en concurrence avec la précédente.
On peut donc conclure que les conditions objectives sont mûres pour l’émergence d’alternatives, et tous les indicateurs pointent vers deux possibilités : soit la fin du cycle historique actuel des organisations tel que nous le connaissons, soit de nombreux changements résultant de la logique de domination, produisant ainsi une nouvelle dynamique dans le paysage palestinien. Chaque possibilité dispose de ses indicateurs, mais ce qui inquiète, c’est l’absence de garantie que les alternatives seront meilleures que les expériences passées ou présentes.
BASSEM KHANDAKJI :
Les contradictions internes dans un parti ou une organisation peuvent être saines, à condition qu’elles puissent être résolues de manière à assurer le progrès, la cohésion interne, la volonté collective et la satisfaction des attentes des masses. Concernant les partis et mouvements palestiniens, la situation est différente : les contradictions n’ont pas conduit à des scissions, mais à une aliénation interne, un éloignement amer entre la direction et sa base, souvent jeune et pleine de rêves.
Pour illustrer cela, je parle de mon expérience dans le parti le plus ancien de Palestine, le Parti du Peuple Palestinien– héritier historique du mouvement communiste palestinien. Aujourd’hui, je ne ressens plus que le parti, avec sa direction et sa vision actuelles, exprime mon engagement ou celle de mes camarades. Cela a créé un sentiment d’aliénation entre moi et la direction. Beaucoup de camarades partagent ce sentiment.
Cette situation s’applique aussi à la gauche palestinienne fragmentée, confuse, qui ne comprend plus son rôle historique après une crise sévère qui a fracturé son identité historique. Cette crise a favorisé l’émergence de mouvements de jeunesse aux objectifs variés et d’actions individuelles, telles que des attaques au couteau ou au véhicule, dont le message, malheureusement, ne s’adressait pas à l’ennemi colonial sioniste mais aux différentes composantes du système politique palestinien. Ces partis et mouvements n’ont toujours pas compris cela.
Je ne demande pas la fin du rôle des partis dans la conduite et la représentation du peuple, ni la création d’un mémorial pour eux. Ce qui est nécessaire, c’est que les partis, et en particulier ceux de la gauche palestinienne, retrouvent leur rôle historique, non pas de manière autoritaire et exclusive, mais de façon participative et éthique, afin de former un bloc historique représentant l’ensemble du peuple palestinien. Le récent soulèvement de Jérusalem, et la participation massive de la jeunesse, constitue une étape constructive vers cette alternative pour moderniser et développer le discours politique palestinien. Cependant, ce mouvement de la jeunesse ne peut pas constituer une alternative complète, en raison de la confusion qui règne encore dans les partis et mouvements politiques face à cette mobilisation.
WAJDI JOUDEH :
L’intérêt des Palestiniens pour les factions a diminué et il existe un sentiment général de frustration à leur égard. C’est ce que nous observons parmi les nouveaux prisonniers, arrêtés au cours de ces dernières années. Cela résulte de l’incapacité de ces factions à transformer les soulèvements et affrontements en une intifada populaire globale, durable et continue. Certaines factions se concentrent uniquement sur la recherche de positions, privilèges et influence au sein de l’AP, tandis que la gauche palestinienne souffre de faiblesse, de perte de poids politique et populaire, et de stagnation dans le souvenir de son passé militant. Elle a également perdu sa capacité à limiter l’hégémonie et le monopole de la direction nationale.
Exemple : le Hamas, affaibli au niveau du pouvoir, absent de l’action en Cisjordanie et replié sur Gaza au détriment du combat national palestinien global. C’est pourquoi la jeunesse palestinienne refuse d’adhérer aux factions : ces dernières ne savent pas l’accueillir ni l’encadrer de manière consciente, militante, intellectuelle, nationale et organisationnelle. Aujourd’hui, les jeunes manquent d’exemples et de modèles. Les factions doivent donc renouveler leur discours et leur direction, en injectant du sang neuf dans les postes de décision, en acceptant la jeunesse et en s’inspirant de ce que l’OLP avait fait dans le passé avec la direction de la Terre occupée : le Front national en 1974 et la direction nationale unifiée pour la première Intifada en 1987. Il est essentiel d’écouter et d’ouvrir la porte aux leaders issus des mobilisations et confrontations, en particulier du dernier soulèvement de Jérusalem et de son épée.
TROISIEME AXE :
Émergence des initiatives de réforme ou révolutionnaires
Des initiatives réformistes et révolutionnaires ont émergé à la suite de la dégradation de la réalité politique palestinienne, et comme réaction directe à l’échec du projet d’Oslo et de la solution à deux États, ainsi qu’au projet de « l’État de tous ses citoyens » après l’adoption par Israël de la loi sur la citoyenneté nationale en 2018. Le dénominateur commun de ces initiatives est la prise de conscience claire de la nécessité de concentrer la lutte collective sur une solution basée sur les droits politiques, englobant l’ensemble de la Palestine et de tous·tes les Palestinien·nes, garantissant le droit au retour, la création d’un État et l’autodétermination.
Comment percevez-vous aujourd’hui les initiatives suivantes ?
1) Le «Document des prisonnier·es » (2006) : Est-il encore valable comme document de consensus et de salut national, pouvant constituer un cadre pour une stratégie de « résistance globale », dans le contexte de l’annulation des élections (législatives, présidentielles et nationales), de la persistance de la division, de la contradiction entre la politique “réaliste” et la «coopération sécuritaire » en Cisjordanie d’une part, et la résistance armée à Gaza et populaire dans toute la Palestine d’autre part, ainsi que de l’effondrement de la Liste commune en Palestine de 48 ? Tout cela a renforcé chez la majorité des Palestinien·nes la conviction qu’« on ne peut pas démolir la maison du maître avec les outils du maître ». Est-il possible de produire une « Déclaration des prisonnier·es 2 » après l’échec de la solution à deux États ?
2) L’initiative de la « Campagne pour un État démocratique unique en Palestine historique », une campagne qui ne se limite pas aux seul·es Palestinien·nes et qui, si elle venait à réussir, impliquerait des concessions douloureuses face aux conséquences du processus de colonialisme de peuplement sioniste. Cette initiative, dans le meilleur des cas, ne serait qu’une imitation du modèle sud-africain. Y a-t-il un avenir pour cette initiative, compte tenu des réalités palestinienne et israélienne ?
3) L’initiative de la « Conférence du Mouvement Alternatif de la Voie Révolutionnaire Palestinienne, Madrid (Espagne), octobre 2021 », qui est la plus radicale dans son appel à revenir à la charte de 1968 de l’Organisation de Libération de la Palestine. Cela implique une rupture (forcée) avec toutes les dérives du parcours politique de l’institution palestinienne officielle depuis 1974, en particulier les structures politiques, sécuritaires et économiques issues des Accords d’Oslo. Quelle est votre opinion sur cette initiative ?
4) Le courant de la révolution totale qui a éclaté entre avril et mai 2021, précisément après le Soulèvement de Jérusalem, la bataille de l’Épée de Jérusalem (Sayf al-Quds) et la grande grève du 18 mai 2021. Ce courant se manifeste par l’émergence de nouvelles initiatives issues de la jeunesse dans divers domaines à travers toute la Palestine historique et la diaspora. Cette jeunesse peut-elle constituer une véritable alternative politique issue du terrain ? Et quels seraient les mécanismes pour la forger et la protéger ?
MARWAN BARGHOUTI :
Le Document des prisonnier·es pour la réconciliation nationale a représenté une réponse claire aux exigences d’un contexte particulier ; il a constitué un consensus national et reflété le rôle d’avant garde des dirigeants palestiniens au sein du mouvement des prisonnier·es. Il a réussi à proposer une vision politique globale et claire dans ses objectifs, ses moyens, ses méthodes et ses cadres.
La situation à laquelle le Document des prisonnier·es répondait à l’époque (un défi réel toujours visible sur le terrain : la division et la dispersion des forces politiques, la perte d’une volonté politique ferme face à la réalité du colonialisme) fait de ce document une base nationale sur laquelle il est possible de s’appuyer, qu’il est possible de développer et de compléter avec de nouvelles idées si nécessaire. Tout en réaffirmant les principes qu’il a constamment mis en avant :
- Premièrement, que « l’unité nationale est la condition de la victoire » pour les mouvements de libération nationale et les peuples opprimés ;
- Deuxièmement, la nécessité d’une base nationale politique, éthique et combattante fondée sur le principe : « Partenaires dans le sang, partenaires dans la décision. »
Ces deux principes sont incarnés de manière tangible dans le Document de réconciliation nationale, en plus du principe de la résistance globale. Notre unité, fondée sur une coopération de toutes les forces nationales, est une nécessité et une condition pour la victoire : c’est la première des leçons de toute lutte de libération nationale.
Quant à la possibilité de produire un « second document » à l’initiative du mouvement des prisonnier·es à la lumière des développements actuels, nous avons tenté à plusieurs reprises de le faire, mais en vain, pour de nombreuses raisons. Le mouvement des prisonnier·es fait face à des défis, des difficultés et des conditions internes dures et complexes. On ne peut pas séparer la crise générale du mouvement national de ses répercussions sur la réalité du mouvement des prisonnier·es. Cependant, tout cela ne doit pas empêcher de poursuivre l’effort et la lutte pour activer le rôle des dirigeants palestiniens détenus dans l’initiative, la participation au dialogue national et la promotion du programme national.
La priorité sacrée du peuple palestinien est de poursuivre la lutte pour mettre fin au colonialisme sioniste et au régime d’apartheid. Une fois cette tâche ardue accomplie (tâche qui exige une endurance révolutionnaire à long terme), le peuple palestinien pourra alors exercer son droit à l’autodétermination et choisir la forme adéquate de son entité politique.
Il faut garder à l’esprit que l’effondrement et l’échec de ce qu’on appelle l’option des deux États résultent d’une décision stratégique israélienne : le refus de reconnaître les conditions minimales d’un règlement politique acceptées par la direction de l’OLP, et la poursuite, par Israël, de ses politiques visant à saper cette solution.
La réalité actuelle et les politiques en cours ont donné naissance à diverses initiatives et options, qui peuvent être examinées. Cependant, leur mise en œuvre dépend de l’évolution de la situation sur le terrain en Palestine, et de la capacité à s’accorder sur un programme national unifié. Il est désormais évident qu’il faut renouveler le discours politique, le programme et les démarches concrètes, et poser toutes les alternatives possibles, en y incluant la participation la plus large du peuple palestinien, partout où il se trouve.
Mais, encore une fois, la tâche première et sacrée demeure la résistance globale au projet colonial ; pour y faire face, il faut chercher l’option et l’alternative que le peuple palestinien déterminera en toute volonté et liberté.
La production d’alternatives exige la présence de plusieurs facteurs : la conscience, la volonté, un programme fondé sur une vision claire des outils et des moyens, la précision dans la définition des objectifs, la création de cadres appropriés, la capacité de coordination et de différenciation entre le discours politique et la pratique, ainsi que la force de l’exemple et du modèle à suivre, afin de générer une dynamique interagissant avec sa réalité politique plutôt que la subissant.
Il est nécessaire d’assurer une communication et un dialogue sérieux entre les mouvements dans tous les domaines, et de construire des structures de coordination solides définissant des objectifs de lutte communs, globaux et directs à atteindre. Il faut en même temps demeurer constamment vigilant face aux tentatives de corruption et de dissuasion visant à saper la dynamique de notre jeunesse. En définitive, c’est un cadre souple mais sérieux qu’exigent ces mouvements pour agir efficacement.
WALID DAQQAH :
Avant de répondre à votre question concernant les diverses initiatives, ou de m’arrêter sur les hypothèses implicites qu’elle contient, ainsi que celles que véhiculent ces différentes initiatives, à l’exception de la dernière que votre question évoque, il faut rappeler que la première hypothèse sous-jacente à cette question repose sur l’idée qu’il serait nécessaire de chercher une solution à la cause palestinienne dans le cadre d’un règlement étatique. Ainsi, si la solution des deux États échoue, on propose celle d’un État unique, comme si la mission du peuple palestinien et de sa direction consistait toujours à rechercher une formule « réaliste » et acceptable, plutôt qu’à lutter pour imposer la reconnaissance de son droit sur sa patrie usurpée.
Ce mode de pensée nous a conduits à des concessions dangereuses et aux résultats que nous connaissons aujourd’hui, à savoir l’échec de la solution des deux États, dont les négociations ont été l’instrument principal, entraînant la fragmentation de l’identité et du peuple palestinien, ainsi que l’effacement du droit au retour. La solution des deux États a été présentée comme une approche politique « réaliste », selon ses promoteurs, après l’échec de la solution de l’État unique, dont la lutte armée était l’outil central pour arracher sa réalisation. Implicitement, l’échec est le dénominateur commun des deux approches : avec la solution des deux États, ce sont les négociations qui ont échoué ; avec celle d’un seul État, c’est la lutte armée.
En face, le sionisme n’a pas bougé d’un iota sur ses positions « de principe » : il continue d’affirmer que cette patrie est la sienne, de la Mer au Jourdain, y compris dans ses versions dites « de gauche » qui ont accepté de négocier. Mais même cette acceptation des négociations n’a été, en réalité, qu’une tentative de sauver leur État face à une majorité palestinienne. À aucun moment, dans aucune phase de ces négociations, le sionisme n’a reconnu le droit palestinien ni sa narration historique. Fort de sa victoire sur le mouvement national palestinien, il continue de tracer les frontières de son État par la force.
La deuxième hypothèse implicite, qui nous a menés à cette logique de recherche de solutions « réalistes » et à la reconnaissance du « réalisme de la victoire sioniste », n’est que partiellement vraie. Car le réalisme ne consiste pas à consacrer la réalité, mais à la dépasser à partir de là où elle s’est arrêtée.
Je prendrai ici un exemple du monde carcéral : nous, prisonnier·es, bien que nos mains et nos pieds soient enchaînés, enfermés dans des cellules et soumis à un gardien qui, théoriquement, peut faire de nous ce qu’il veut, il ne peut pourtant pas nous empêcher de mener une grève de la faim ni nous forcer à changer nos convictions par la contrainte. Les prisonnier·es agissent en s’appuyant sur leur volonté de transformer la réalité, conscient·es que même l’usage de la force a ses limites — y compris pour Israël.
Or, la réalité montre que la solution de l’État unique par la lutte armée et celle des deux États par la négociation et la diplomatie ont échoué toutes deux de façon retentissante. Israël impose sa volonté par la force : elle construit des colonies, détruit des maisons, confisque des terres, et maintient le siège de Gaza. Mais elle ne pourra jamais effacer la narration historique des esprits et des cœurs des jeunes générations palestiniennes, qui ont intégré cette histoire non seulement à travers des textes ou une éducation « nationaliste », mais à travers l’expérience vécue de l’apartheid. Pour ces générations, la Nakba n’est pas un événement du passé, mais une réalité continue qu’elles voient chaque jour dans chaque coin de la Palestine historique.
Ainsi, ces jeunes ne s’intéressent plus aux « solutions » dictées par les rapports de force, mais au pays que dessine le droit et que confirme la mémoire.
Le slogan « Un État pour tous·tes ses citoyen·nes » n’a jamais été un projet négocié comme celui de la solution des deux États. Il ne peut donc être qualifié d’« échec ». Il fut brandi dès 1948 par les Palestinien·nes de l’intérieur, exclu·es des Accords d’Oslo, et je crois que ce slogan, devenu un discours politique adopté par toutes les forces en Palestine occupée de 1948, a protégé la jeunesse de l’israélisation dans les premières années d’Oslo.
La conscience nationale que nous observons aujourd’hui découle précisément de la compréhension profonde de ce slogan et du défi qu’il lance au sionisme. Si la solution des deux États a permis d’éviter d’affronter le sionisme comme idéologie raciste, au point de faciliter le silence arabe et palestinien face à l’abrogation de la résolution onusienne qui qualifiait le sionisme d’idéologie raciste, le mot d’ordre « Un État pour tous·tes ses citoyen·nes» a replacé la lutte sur ce terrain, confrontant chaque jour l’État ethnique à des défis concrets, unifiant la revendication nationaliste et la revendication civique.
Sur le plan théorique, ce mot d’ordre dépasse aussi le cadre palestinien : il devient une référence pour les luttes arabes contre les régimes confessionnels ou despotiques, car l’indépendance nationale n’a aucun sens si elle ne conduit pas à un État de tous·tes ses citoyen·nes.
Les jeunes que nous avons vus dans les mobilisations de Sheikh Jarrah, de Bab al-‘Amoud, de Haïfa, de Jaffa et d’autres villes palestiniennes, ne sont ni nihilistes ni naïf·ves.
Premièrement, iels savent qu’Israël est une puissance militaire et économique, et qu’il faut éviter de l’affronter sur le terrain où s’exprime sa force, comme nous le faisons souvent. Comme si ces générations disaient : puisque nous ne pouvons pas boxer le sionisme là où il est le plus fort, affrontons-le sur l’échiquier, c’est-à-dire, en recourant à toutes les formes de « soft power », à travers les nouveaux moyens de communication et l’organisation de mobilisations de rue.
Deuxièmement, le conflit, depuis le début de la colonisation sioniste, a été présenté comme un conflit local et communautaire, puis comme un affrontement entre le mouvement national palestinien et l’État sioniste sur les frontières, avant de devenir, lors de la première Intifada, et dans une certaine mesure la seconde, un affrontement entre une société palestinienne insurgée et les forces d’occupation. La dernière révolte l’a transformé en un conflit entre deux sociétés, ce qui, avec l’approfondissement de l’apartheid, le rend aujourd’hui plus proche du modèle sud-africain (lutte des Noir•es contre la minorité blanche) que de celui du Vietnam ou de l’Algérie face aux colonisateurs américain et français.
Troisièmement, ces générations, conscientes de tout cela, combattent le sionisme comme idéologie et comme pratique sans nier l’existence d’une société juive. Leur condition pour une lutte commune est la reconnaissance de la Nakba, du droit palestinien et du droit au retour. Si ce mouvement venait à s’organiser, ce que nous espérons, son programme saura s’adresser aussi aux intérêts de cette société juive. Mais Israël acceptera-t-elle cela ? A-t-elle accepté toutes les concessions faites par la direction palestinienne ?
Notre lutte exige patience, sacrifices, enracinement sur la terre et capacité à investir le facteur temps, qui, bien utilisé, jouera en notre faveur, à condition de le remplir d’une action militante capable d’infuser à notre identité un nouveau sens et de nouvelles valeurs.
Les factions palestiniennes en Cisjordanie et à Gaza ont tenté de mettre fin à la division, tandis que les partis arabes à l’intérieur de la Palestine de 1948 ont cherché à gagner la confiance de l’électorat. Les élections, dans les deux contextes (48 et 67), sont ainsi devenues un mécanisme de renouvellement de la légitimité.
Malgré les différences juridiques et politiques entre les deux réalités, on observe des similitudes dans la manière dont la jeunesse perçoit ces élections : leur boycott s’est élargi dans les territoires de 48, tandis qu’en Cisjordanie et à Gaza, de larges secteurs de jeunes, notamment dans les milieux de gauche, s’y sont opposés, à l’exception des bases du Hamas, qui, malgré l’annulation du scrutin par le président palestinien, ont bénéficié du regain de légitimité qu’a offert la résistance lors de la dernière guerre à Gaza, en attendant les résultats des négociations sur la reconstruction, la levée du blocus et l’échange de prisonnier·es.
Mais au-delà de tout cela, les mouvements de jeunesse espéraient surtout que la réconciliation nationale devienne réalité, bien qu’ils sachent que les programmes des forces politiques existantes ne répondent plus à leurs aspirations. Même les “nouvelles” listes électorales apparues à la veille des élections annulées n’étaient que des variantes du système d’Oslo, cherchant à se partager un pouvoir illusoire.
Les élections législatives palestiniennes sont censées accomplir bien plus que dans tout autre système politique : leur mission n’est pas de former une majorité gouvernementale, mais de résoudre la crise de la division et de l’absence d’un cadre unificateur pour le mouvement de libération. Or, dans un contexte de duel entre le Fatah et le Hamas, et en l’absence d’un troisième courant fort et influent, tout résultat électoral ne fera que reproduire la crise, car la division s’est transformée en fracture totale : économique, culturelle et médiatique.
Quant au Document des prisonnier·es, même s’il proclame que nous sommes « partenaires dans le sang, partenaires dans la décision », il s’inscrit dans la même logique de partage du pouvoir et de répartition des postes au sein de l’OLP, loin de la majorité du peuple palestinien vivant sur sa terre, comme l’ont montré les dernières mobilisations : des mouvements mus par leur identité nationale palestinienne, indissociable de la Palestine historique, perçue non pas comme une « solution », mais comme une cause de liberté et de justice.
C’est pourquoi je ne vois aucun sens à parler aujourd’hui de « solutions » (un État ou deux États), tant que le sionisme continue de nier totalement le droit palestinien et de perpétuer la Nakba.
ABDEL RAZEQ FARRAJ :
Les acquis de la bataille et du soulèvement palestinien de mai 2021 confirment que la possibilité de surmonter la crise demeure, fondée sur :
- la profondeur et la solidité du sentiment national palestinien à travers toutes les géographies où se trouve notre peuple ;
- la force dissuasive et la résistance héroïque de Gaza ;
- l’unité populaire sur le terrain face aux colons.
Mais deux mois et demi après cette bataille, la situation de notre peuple ne s’était pas améliorée : la division s’est au contraire approfondie, risquant même de se consolider. Au lieu de s’efforcer sincèrement d’y mettre fin et de raviver le projet national comme projet de libération et démocratique face au colonialisme de peuplement, on observe des manœuvres régionales, au service de Washington, visant à relancer les négociations directes.
Pire encore, l’Autorité de Ramallah, bien qu’elle reste une autorité sous occupation, se transforme en une copie déformée des régimes arabes autoritaires : l’assassinat du militant d’opposition Nizar Banat par les forces de sécurité de l’AP, la répression violente des manifestant·es exigeant la justice, tout cela illustre la dérive d’un pouvoir dont la légitimité s’effrite, tandis que l’économie de Cisjordanie est au bord du gouffre et que Gaza demeure sous un blocus étouffant, soumise à des conditions coloniales pour sa reconstruction.
Pour sortir de la crise et relancer la dynamique nationale, il faut convoquer une « conférence nationale » chargée de :
- mettre fin à la division ;
- entreprendre une révision stratégique globale du parcours des trente dernières années ;
- reconstruire le projet national sur la base d’un désengagement progressif des Accords d’Oslo ;
- instaurer un partenariat politique et militant au sein de l’OLP, conçue comme une large coalition nationale fondée sur des principes démocratiques et de lutte, en tant que seul représentant légitime du peuple palestinien et de son identité nationale.
Cette conférence ne devrait pas se limiter aux représentant·es des factions, mais inclure également les prisonnier·es, les institutions, les mouvements de jeunesse, les universitaires et les intellectuel·les de toutes les zones du peuple palestinien. Son texte de référence devrait être le Document des prisonnier·es de 2006, à actualiser selon les évolutions des quinze dernières années, notamment par :
- Le désengagement progressif des Accords d’Oslo dans leurs dimensions politiques, économiques et sécuritaires, comme l’a décidé le Conseil central de l’OLP.
- Le refus des négociations directes avec la puissance occupante, en réclamant à la place une conférence internationale sous l’égide de l’ONU pour l’application des résolutions de légitimité internationale relatives à la Palestine.
- Le retour à la Charte nationale palestinienne de 1968.
- L’adoption collective du mouvement BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) comme stratégie de lutte principale, avec tout le soutien nécessaire à son action dans toutes les communautés palestiniennes.
- La restructuration des forces de sécurité de l’Autorité pour qu’elles deviennent un instrument de défense du peuple et de la terre face aux colons sionistes.
- La redéfinition de l’AP comme un outil au service de l’OLP, dont la fonction essentielle serait de renforcer la résilience du peuple en Cisjordanie et à Gaza.
- L’organisation rapide d’élections législatives, présidentielles et du Conseil national, y compris à Jérusalem, selon ces bases politiques.
Bien sûr, cette idée de conférence nationale se heurte à des obstacles immenses, avec en premier lieu la conviction de certains qu’eux seuls détiennent la vérité et le droit de décider au nom du peuple. Mais la mobilisation populaire peut amorcer un changement dans la bonne direction.
Il faut aussi distinguer les positions internationales, arabes et palestiniennes qui continuent d’appeler à une solution des deux États, morte et enterrée, de l’attachement palestinien au droit au retour, à l’autodétermination et à l’établissement d’un État palestinien indépendant avec Jérusalem pour capitale, en tant que projet de lutte et de libération. C’est un projet de salut national capable de rendre à la Palestine une et unie son éclat politique, culturel et moral, en tant que cause de libération contre un projet colonial de peuplement.
Enfin, à l’intérieur même de la Palestine de 1948, qui souffre doublement du système colonial raciste, la montée du racisme et du fascisme dans la société israélienne, illustrée par les lois sur « l’État-nation du peuple juif », la citoyenneté, ou encore la construction, impose de réexaminer la pertinence de la participation aux élections de la Knesset, en en pesant les avantages et les limites, et d’envisager l’élection d’un Comité de suivi arabe transformé en véritable parlement palestinien de l’intérieur.
Pour conclure, l’importance du rôle des jeunes et des mouvements de jeunesse ces dernières années, dans les domaines politiques, culturels et sociaux, et tout particulièrement lors du soulèvement de mai 2021, confirme la profondeur de la crise de direction dans les forces palestiniennes et leurs contradictions internes. La dégradation et la stagnation du rôle des forces politiques ont poussé la jeunesse à protester contre son exclusion et à réclamer la place qu’elle mérite. L’émergence de cette jeunesse prouve, sans aucun doute, que la renaissance palestinienne est possible, à l’image de nombreuses expériences révolutionnaires dans le monde. Ce phénomène oblige certaines forces palestiniennes à se renouveler, à travailler avec les jeunes dans un esprit ouvert et, surtout, à injecter du sang neuf dans leurs structures dirigeantes.
BASSEM KHANDAKJI :
Il existe un paradoxe qu’il faut prendre en compte lorsque l’on parle des programmes et initiatives cherchant à trouver des solutions à la question palestinienne : l’État du projet sioniste, en tant que système colonial de peuplement, a institutionnalisé et légitimé son racisme et son fascisme à l’égard des Palestinien·nes à travers des mécanismes unifiés et globaux. Autrement dit, ce système colonial a, dès le départ, établi une classification préalable du Palestinien, quel qu’il soit, où qu’il soit, et en tout temps.
Mais cette classification n’a pas suscité, du côté palestinien, une réaction similaire, capable à la fois de repousser le racisme et les conséquences de la Nakba d’une part, et de forger ou refonder une identité palestinienne commune, ouverte et antiraciste, d’autre part.
L’absence totale d’un acte collectif cohérent a conduit à la prolifération de visions et de programmes cherchant des « solutions », si bien que le processus d’élaboration de ces initiatives ressemble, à bien des égards, au comportement d’une ménagère qui fait ses courses hebdomadaires dans la plus grande tranquillité et avec un plaisir complet.
Encore une fois, j’affirme que toutes ces solutions manquent de s’inscrire dans le contexte colonial de peuplement.
Comment une solution pourrait-elle se concrétiser sans que je comprenne, moi, Palestinien, que je fais partie intégrante de l’équation coloniale, et que j’en suis l’élément passif, soumis, que je le veuille ou non ?
Je suis donc un être déformé, le produit de la Nakba coloniale : une créature coloniale sans visage, sans nom, sans traits, insérée de force dans le discours sioniste-colonial. Et pour me libérer de cette classification, je dois créer mon propre discours et ma propre narration, à travers une compréhension complète de la manière de me défaire de cette identité déformée que m’a imposée l’Autre, le colon dominateur.
Par conséquent, toutes les solutions proposées ne représentent même pas le minimum espéré face à l’agressivité et à la totalité du système sioniste colonial.
Quant au Document des prisonnier·es de 2006, je ne le considère pas comme une pratique politique consciente susceptible d’ouvrir la voie ou de se substituer à la Charte de l’OLP de 1968. Il s’agit plutôt d’une tentative échouée de réconciliation tribale dans un sens politique.
Ainsi, il ne constitue pas le socle stratégique minimal de l’ensemble palestinien, car il exclut les Palestinien·nes de 1948, confiné·es dans un espace-temps déformé au sein du centre colonial. Parler de ce document de réconciliation nationale comme d’une base essentielle pour reconstruire le projet national palestinien est donc exagéré.
C’est ce qu’a confirmé le dernier processus politique qui visait à organiser des élections législatives : une reproduction de la division par les urnes, consolidant les structures et les échecs d’Oslo, sans tenir compte des évolutions vers la droite fasciste et extrémiste au cœur du système sioniste, ni de l’émergence de courants politiques palestiniens qui ont récemment organisé des mobilisations de terrain, prouvant leur capacité à défier les effets multiples de la Nakba.
Concernant l’idée d’un Document des prisonnier·es n°2, je crois qu’il est possible de formuler un nouveau document révolutionnaire, indépendant du premier, qui ne se limite pas aux programmes et intérêts des partis et mouvements palestiniens, mais qui exprime également les aspirations et les dynamiques de la jeunesse palestinienne, en quête d’un ancrage historique ou national à partir duquel affronter le centre colonial.
Un tel document devrait s’appuyer sur plusieurs fondements, notamment :
- établir les conditions nécessaires à la formation d’un bloc historique palestinien unifié, fondé sur un système moral affirmant l’immoralité de séparer les conséquences de la Nakba de la condition actuelle du peuple palestinien ;
- affirmer la Nakba comme événement fondateur de l’identité palestinienne, à la fois négative, car coloniale et soumise, et positive, car porteuse d’une quête d’humanité et d’antiracisme.
Le document devrait également appeler à la création d’un mouvement de résistance globale, sociale, culturelle et antiraciste, capable de produire une conscience de résistance inscrite dans le contexte colonial.
Une question se pose alors : jusqu’à quel point ce bloc historique aura-t-il le courage de reconnaître l’existence, au sein de l’État sioniste, d’une société, d’une culture, d’une civilisation, de coutumes et de traditions, et jusqu’où pourra-t-il définir des points communs avec les Juif·ves opposé·es au sionisme en tant que système colonial ?
Cela suppose la volonté d’étudier la société sioniste à travers des approches théoriques affranchies de la diabolisation et de la mythification de l’autre. Car pour vaincre le monstre, il faut d’abord l’humaniser.
Concernant l’Initiative pour un État démocratique unique en Palestine historique, je n’en ai pas une idée précise à cause de mes conditions d’incarcération. Cependant, je comprends cette initiative comme un appel à lutter pour un État démocratique. Mais qui luttera avec moi ? Et contre qui lutterai-je ? Je crains que cette initiative ne se heurte à son propre idéalisme si elle manque du courage nécessaire pour affirmer clairement sa position face au projet sioniste religieux messianique, aujourd’hui en expansion dans les milieux sionistes, soutenu par le courant sioniste-chrétien trumpiste.
Il ne faut pas non plus oublier la nécessité de développer une analyse des fractures croissantes à l’intérieur de la structure sociale, démographique et politique sioniste, afin d’accélérer les facteurs d’effondrement de l’État colonial et de son système, en identifiant des points de convergence avec tous ceux qui croient à l’éthique de l’État unique : le retour des réfugié·es, le rejet du racisme et du discours fasciste, et la rectification des injustices historiques de la Nakba.
L’option de l’État démocratique n’est d’ailleurs pas étrangère au programme de l’OLP, ni même à certains partis de la gauche palestinienne. Mais qu’en est-il des partis islamiques ? Comment comprendront-ils et traiteront-ils cette option, eux qui croient en la waqfiyya (sacralité islamique) de la Palestine ?
Cela conduit à commenter une autre initiative, celle du Congrès du Mouvement Alternatif de la Voie Révolutionnaire Palestinienne, tenu à Madrid en octobre 2021. Elle propose de réadopter la Charte de l’OLP de 1968. Or, nous sommes en 2021 : l’État sioniste n’est plus cet État naissant en train de construire sa société.
Le point positif de cette initiative réside toutefois dans son rejet total des dérives historiques commises par l’OLP après 1974, depuis la Déclaration d’indépendance de 1988 jusqu’aux Accords d’Oslo de 1993. Ainsi, une telle initiative pourrait constituer une base pour réunifier la volonté historique palestinienne dans la logique d’un bloc historique unificateur.
Quant à ce que certains ont appelé la révolution totale d’avril-mai 2021, je préfère m’abstenir d’utiliser une appellation aussi exagérée pour ce magnifique mouvement révolutionnaire, et lui préférer le terme de mouvement de la jeunesse palestinienne. Celui-ci cherche à affirmer les contours d’une identité palestinienne dépassant les effets temporels et spatiaux de la Nakba.
Lors de la grande grève du 18 mai 2021, sur fond de l’opération Épée de Jérusalem, la jeunesse palestinienne a respiré à pleins poumons l’esprit de révolte. Mais plutôt que de lui couper le souffle en la proclamant « alternative » au système politique palestinien déliquescent, nous devons œuvrer à lui fournir un cadre collectif qui n’offre pas seulement des réponses, mais crée aussi un espace de pensée et de conscience de résistance anticoloniale et antiraciste.
L’aspect le plus lumineux de ces mobilisations, que j’ai suivi de tout mon être, c’est que je n’y ai entendu aucun slogan raciste contre les Juif·ves. Tous visaient le nettoyage ethnique, l’apartheid et le colonialisme. C’est, du reste, ce qu’a exprimé Gigi Hadid en réponse aux accusations d’antisémitisme : cette jeune femme palestinienne, qui n’a jamais foulé la terre de Palestine mais l’a visitée en rêve, s’est soulevée depuis New York pour défendre son peuple et sa cause, entraînant plus de cent millions de ses abonné·es vers une autre image de la Palestine : une image jeune, progressit, démocratique et féministe, qui a besoin d’un cadre non seulement unificateur, mais aussi universel.
THABET MARDAWI :
La plupart de ces initiatives, sinon toutes, partagent une même caractéristique : elles sont nées comme réactions à des événements, ou de l’accumulation d’un sentiment d’insatisfaction, d’une conviction qu’il n’est plus possible de continuer ainsi.
Or, agir par réaction est déjà l’un de nos premiers points de faiblesse : l’action ne découle pas d’une étude approfondie et analytique de nos expériences et erreurs, qui permettrait ensuite d’évaluer l’alternative dont nous avons besoin.
Ce dont nous avons besoin, c’est d’une alternative hors du cadre, dans le sens le plus profond du terme : hors du discours, de la direction, et des outils traditionnels. Dans l’ensemble, ces initiatives peuvent être divisées en deux catégories :
Première catégorie : celles qui visent principalement à mettre fin à la division entre le Fatah et le Hamas comme le Document des prisonnier·es.
Le problème de ce type d’initiatives tient à leur faiblesse intrinsèque : elles n’ont ni les moyens ni la force nécessaires pour amener les deux parties à un consensus mettant fin à la division. De plus, ni le Fatah ni le Hamas ne disposent d’une véritable volonté politique pour y mettre fin ; leurs intérêts organisationnels vont même souvent dans le sens contraire. Ainsi, je ne crois pas à la réussite de ce genre d’initiatives.
Quant à l’idée d’un deuxième Document des prisonnier·es, le problème ne réside pas dans le premier document, ni dans un hypothétique second, mais dans l’absence des conditions nécessaires à la réussite d’un tel travail.
Il est absurde de répéter les mêmes expériences en espérant des résultats différents. Les conditions actuelles des prisonnier·es, leur dispersion, leur division, leur perte d’influence, rendent très douteuse la possibilité de produire un nouveau document.
J’ai moi-même participé à la rédaction du Document des prisonnier·es, et ce que beaucoup ignorent, c’est que plusieurs parties extérieures ont jugé « excessif » que les prisonnier·es entrent dans la scène politique, ou même qu’iels en entrouvrent les fenêtres.
Deuxième catégorie : les initiatives qui proposent des visions et des conceptions du conflit et de sa résolution. Elles se divisent elles-mêmes en deux courants :
- celles qui appellent à certaines formes de solution avec l’ennemi ;
- et celles qui rejettent toute idée de solution avec lui, ce dernier point, j’y reviendrai.
Pour le premier courant, qu’il s’agisse de la solution à deux États, de l’État unique, ou de « l’État de tous·tes ses citoyen·nes », ces approches partagent plusieurs illusions communes : la croyance naïve en la possibilité de coexister avec le projet sioniste ; la compétition pour présenter la défaite sous différentes formes ; et l’obstination à recycler un discours défaitiste au lieu d’en inventer un nouveau qui soit victorieux.
La question qu’il faut continuer à poser est la suivante : que signifie l’existence de courants ou d’organisations palestiniennes qui défendent ou théorisent des solutions à court terme avec l’occupation ?
Cela signifie avant tout qu’une partie des Palestinien·nes est convaincue qu’il est impossible de vaincre le projet sioniste, à supposer même qu’elle ait jamais souhaité sa défaite. Ces forces ont choisi la défaite, devant l’ennemi et devant l’histoire. Car toute forme d’acceptation du maintien du projet sioniste, de sa coordination ou de sa coexistence, n’est rien d’autre qu’une défaite, quels que soient les noms ou justifications qu’on lui donne.
Et ces acteurs ne se sont pas seulement inclinés : ils veulent que toutes les générations palestiniennes, passées, présentes et futures, portent le poids, la honte et le coût de cette défaite, et qu’elles la considèrent comme un destin inéluctable, comme si l’histoire avait atteint sa fin.
Depuis un demi-siècle, ce courant défaitiste nous a entraînés dans une course derrière un mirage : du programme transitoire à l’État national, jusqu’à la solution à deux États. Ces projets, à tous égards, sont invalides et absurdes : ils nous ont menés à l’égarement, à la confusion, à la faillite, à la division, jusqu’à la disparition pratique de toute possibilité de ces solutions.
Pendant ce temps, la société sioniste a elle-même changé, d’une manière qui rend ces options encore plus irréalistes. Mais au lieu d’admettre l’évidence, l’impossibilité de coexister avec le projet sioniste, sous quelque forme que ce soit, religieuse ou laïque, expansionniste ou raciste, ce courant s’obstine à défendre la solution à deux États, la négociation et la « paix » comme seule issue. Une position qui défie toute logique.
Certain·es de nos intellectuel·les, qui dans les années 1980 militaient pour la solution à deux États, sont aujourd’hui devenus les promoteurs de la solution à un seul État, au motif que deux États seraient devenus irréalistes, et qu’il faudrait désormais lutter pour un État unique avec les colons.
Et quand cette illusion sera terminée, ils lui trouveront une autre forme : peut-être « un État unique à systèmes multiples ». Ils la présenteront alors comme une innovation géniale, déjà appliquée avec succès dans certaines démocraties européennes !
Mais jouons un instant leur jeu : supposons que le projet sioniste accepte de renoncer à ses fondements idéologiques, expansionnistes et violents, pour vivre dans un seul État avec les Palestinien·nes. Ou bien, hypothèse encore plus improbable, qu’il se défasse lui-même de ses institutions : idéologie, structures, agence juive, congrès sioniste, liens organiques avec l’Occident… Est-ce imaginable ? Bien sûr que non. Même les scénarios imaginaires de cet « accord » relèvent de l’impossible.
Et même si, par miracle, cela arrivait, cela signifierait :
- la défaite et la fin de la narration palestinienne et arabe, notre sortie de notre propre temporalité ;
- la fin de tous les projets nationaux palestiniens ;
- la dislocation du tissu de relations et de solidarités palestinien et arabe.
- En somme, la victoire du récit sioniste et la pérennité du projet colonial sur la terre de Palestine.
Ce genre de « solution » commence là où le projet sioniste fini : au dernier martyr, au dernier prisonnier, au dernier blessé, à la dernière maison détruite, à la dernière parcelle de terre confisquée, au dernier arbre déraciné… Et après ?
La structure du nouvel État, forcément, favoriserait les colons Juifs ; et même dans le meilleur des cas, cela ne ferait que reconduire la dépendance, la domination et les illusions d’égalité.
Je n’ai pas besoin de rappeler un siècle d’occupation, de vol, de souffrance, de sang et d’exil, mais simplement de poser la question : comment peut-on coexister avec cette réalité ? Et peut-on réellement la dépasser ? Ou bien inventerons-nous un nouveau scénario de défaite, revêtu d’un autre langage ?
WAJDI JOUDEH :
La multiplicité de ces initiatives et projets témoigne du souci, de la responsabilité, de la diversité et de la richesse du mouvement national palestinien. Mais je ne peux que réaffirmer que le Document des prisonnier·es de 2006, devenu, après quelques amendements, le Document de réconciliation nationale, a constitué, et constitue toujours, le premier texte fondateur de l’organisation des relations intra palestiniennes. Il s’agit peut-être du seul acquis purement palestinien, élaboré sans ingérences ni pressions arabes, régionales ou internationales, d’autant plus que ses rédacteurs étaient des prisonniers, enfermés dans leurs cellules derrière des barreaux, sans liens ni intérêts avec des parties extérieures. Ils ont exprimé la conscience vivante du peuple palestinien, ses intérêts et ses aspirations, avec pour seule préoccupation la libération de leur peuple et la conquête de ses droits politiques à la liberté et à l’indépendance.
Ainsi, ce document demeure valable : il constitue une stratégie complète, appelant à une résistance lucide et efficace, dans sa dimension globale. Il représente une porte d’entrée pour la réorganisation de la maison palestinienne sur la base de l’unité et du partenariat national, au niveau du leadership et de la décision, en alternative à la division, à la logique des quotas, à la lutte pour le pouvoir, à l’individualisme et à l’hégémonie.
Quant au slogan de l’État démocratique unique, je pense qu’il ne dépasse pas le niveau d’un mot d’ordre dépourvu de leviers réels capables de le traduire dans l’action politique concrète à travers un programme de lutte précis. Les faits sur le terrain montrent qu’Israël continue à préserver sa nature sioniste et ses objectifs coloniaux et de peuplement, tout en niant le droit du peuple palestinien à l’existence. L’idée de l’État démocratique unique reste donc au stade du slogan, sans avoir franchi le seuil du programme ; elle demeure une proposition purement théorique qui nous maintient dans une attente vaine.
Nous avons tous·tes entendu l’ancien Premier ministre ennemi, Benyamin Netanyahou, déclarer devant la Knesset, le 13 juin 2021, que le plus grand danger existentiel pour Israël serait la création d’un État palestinien. Et nous avons entendu Naftali Bennett, affirmer dans son programme la nécessité d’annexer unilatéralement les zones C (62 % de la Cisjordanie) sous souveraineté israélienne, tout en déclarant : “la tentative d’établir un État palestinien dans notre pays est terminée”.
La réalité actuelle nous éloigne donc, même à moyen terme, de toute perspective de création d’un État palestinien. Ce constat oblige les Palestinien·nes, aujourd’hui et à l’avenir, à revenir à une stratégie de libération totale, plutôt qu’à une simple tactique fondée sur la création d’un Etat, et à restaurer les fondements, le discours et la structure du véritable mouvement de libération nationale, en revenant à la Charte de l’OLP de 1968 comme référence unique de notre lutte, à travers la mobilisation de toutes les forces de notre peuple et la concentration de son combat sur le projet de libération complète.
Il faut comprendre qu’il est impossible de calquer le modèle sud-africain sur le cas palestinien. Les Palestiniens doivent distinguer entre le colonialisme sioniste et le colonialisme blanc en Afrique du Sud. Ce dernier reposait sur un système de ségrégation raciale et d’exploitation, créant une société fermée pour les Blancs, isolée de la population noire. Le colonialisme sioniste, lui, vise à bâtir une société juive fermée, en cherchant à tuer, expulser et déraciner le peuple palestinien autochtone, afin d’établir un État juif fondé sur l’asservissement et l’élimination des Palestinien·nes, les transformant en quelque sorte en « Indiens » du monde contemporain, pour reprendre une expression que je réserve toutefois.
Ce qui s’est produit en avril et mai 2021 illustre les plus grandes leçons de la révolte de Jérusalem et de son épée.
- Elle a révélé l’unité et la cohésion du peuple palestinien derrière un mot d’ordre commun : répondre à l’agression par la pierre et par le feu, en reliant de manière créative la lutte populaire non-violente à la résistance armée.
- Elle a redonné au mouvement de masse son élan combatif dans les rues face à l’occupation.
- Elle a mis en lumière le rôle remarquable du peuple palestinien autochtone de Galilée, de la côte, du Triangle et du Néguev, réaffirmant l’unité d’appartenance et de destin.
- Elle a démontré que le peuple palestinien, dans la patrie occupé comme dans la diaspora, conserve sa vitalité, son esprit national et sa volonté de sacrifice, à condition qu’un mot d’ordre unificateur les rallie.
- Elle a rassemblé les différentes géographies du peuple palestinien entre la patrie et l’exil.
- Elle a mis en évidence le désir enfoui de la jeunesse palestinienne de s’engager dans la lutte, et le poids exceptionnel qu’elle représente au sein de la société
- Elle a confirmé l’impuissance et la stérilité de la direction traditionnelle, incapable de saisir la révolte de Jérusalem et son épée comme un moment historique porteur, susceptible de fonder un nouvel élan unitaire et d’en finir avec la division. Fidèle à elle-même, cette direction vieillissante a ignoré et renié les acquis de la révolte.
- Elle a réussi à faire entrer le conflit palestinien dans une nouvelle phase, qualitative et morale, bouleversant les règles du combat et provoquant une secousse profonde dans les villes sionistes, un véritable tremblement de terre qui ébranla Netanyahou et son armée, et dont les effets se font encore sentir.
- Enfin, elle a renforcé la position de la cause palestinienne sur la scène internationale, en réaffirmant qu’il s’agit d’un peuple sous occupation coloniale et en dévoilant Israël comme un ennemi colonial, de peuplement et raciste.
Ainsi, la tâche palestinienne aujourd’hui consiste à consolider les acquis de la révolte de Jérusalem et de son épée, et à valoriser ses résultats sur les plans de la lutte, de la politique et de l’unité nationale.
ABDEL NASSER ISSA :
Je pense qu’Israël, en tant qu’État colonial de peuplement, ne souhaite en aucun cas qu’une solution restitue, même partiellement, les droits confisqués à notre peuple opprimé. Par myopie, arrogance et suffisance, elle n’y voit aucune nécessité. Ses politiques arbitraires sont soutenues, ou du moins tolérées, par les grands acteurs régionaux et mondiaux. Les Palestinien·nes, quant à eux, ne disposent pas des moyens de pression adéquats (ni d’une résistance suffisante), et lorsqu’ils les ont, ils ne savent pas toujours les gérer. L’une des principales causes de cet état de fait est la crise de leadership que traverse notre peuple, déjà évoquée plus haut. À cela s’ajoute le renforcement du camp du sionisme religieux et colonial, enraciné dans les mythes bibliques de la « Terre d’Israël » et du « peuple d’Israël », au détriment des forces qui prétendent défendre la démocratie et le partage du pays entre Arabes et Juifs.
Ce qui se produit sur le terrain mène donc, loin des discours et des initiatives, à la constitution d’un État d’apartheid juif. Ainsi, la condition préalable à toute solution est de renforcer la résistance sous toutes ses formes, afin d’affaiblir cette colonie arrogante et de la contraindre à envisager ou accepter des solutions.
La résistance populaire, à cet égard, peut constituer une base nécessaire pour toutes ces solutions ou initiatives. Mais elle ne peut être activée sans unité nationale réelle sur le terrain, entre toutes les forces et factions de notre peuple. Il faut aussi rappeler que le peuple palestinien, dans toutes ses composantes, défend que la Palestine historique, de la Mer au Jourdain, est la patrie de tous·tes les Palestinien·nes, où qu’iels soient. Nous vivons aujourd’hui une phase de lutte de libération nationale face à une occupation sioniste qui englobe l’ensemble de notre pays. Tous les éléments de l’unité nationale sont donc réunis dans la cause de notre peuple, et les discussions sur des initiatives ou des solutions ne doivent en aucun cas compromettre cette vérité.
Sur cette base, je considère que le Document des prisonnier·es, devenu le Document de l’accord national après de légères modifications, demeure la formule nationale de référence pour affronter l’occupation et obtenir certains droits essentiels de notre peuple : l’État, la libération et le retour. Ce document représente un programme transitoire qui n’exclut pas d’autres initiatives ou options. Pour la première fois, Hamas y a officiellement accepté la création d’un État palestinien souverain sur les frontières de 1967, tout en réaffirmant le refus de renoncer à nos droits historiques ou de reconnaître la légitimité de l’entité usurpatrice.
Certes, la politique israélienne sur le terrain a presque anéanti cette perspective, mais une résistance lucide et unie, telle que prônée par le Document des prisonnier·es, capable de mener la bataille contre l’occupation, peut imposer une nouvelle réalité et contraindre l’ennemi à reculer, voire à démanteler certaines colonies.
En revanche, la solution de l’État démocratique unique est, dans le rapport de forces actuel, beaucoup plus difficile, car elle signifierait la fin de l’État d’occupation et de son caractère ethnoreligieux au profit d’une démocratie véritable. La question ne relève donc pas seulement des valeurs de « justice » ou de « droits », mais aussi de la faisabilité concrète de cette solution.
Quant à l’initiative du « Congrès du Mouvement Alternatif de la Voie Révolutionnaire Palestinienne » (Madrid, octobre 2021), qui prône un retour à la ligne politique d’avant 1968, celle de l’État unique issu de la résistance révolutionnaire armée, mais sans adopter le modèle algérien d’expulsion de l’occupant, en visant plutôt la destruction de son État par l’ensemble des formes de résistance, y compris armée, elle s’accorde davantage avec l’esprit et la logique de la résistance, telle que la conçoit Hamas. Je pense que soutenir de telles initiatives renforce la lutte de notre peuple contre l’occupation et ses alliés.
QUATRIEME AXE
Les priorités d’action au niveau palestinien, arabe, régional et mondial
Malgré la diversité des programmes politiques proposés dans les initiatives précédentes, pensez-vous qu’il soit possible de faire émerger un projet de salut national fondé sur leurs principes politiques, culturels et moraux communs ? Et comment un tel projet pourrait-il restituer aux notions politique et culturelle de la Palestine leur sens premier, en tant que cause de libération nationale face à un projet colonial de peuplement, qu’il faut recentrer autour des droits politiques plutôt que du pragmatisme politique ?
ABDEL NASSER ISSA :
Je pense que la tâche prioritaire de cette étape est de mettre fin à la situation catastrophique de division palestinienne, et d’appliquer ce qui a été convenu dans les accords nationaux antérieurs à ce sujet, en particulier la Charte des prisonnier·es, qui a insisté sur la « mise à jour et la réactivation » de l’Organisation de Libération de la Palestine, ainsi que sur l’adhésion de toutes les forces et factions palestiniennes selon des principes démocratiques. En conséquence, esquiver ces obligations constitue un crime au premier sens du terme.
BASSEM KHANDAKJI :
Nos priorités doivent avant tout se concentrer, comme je l’ai déjà dit, sur l’intérieur de la Palestine historique, c’est-à-dire sur la fondation d’une conceptualité palestinienne commune. Cette conceptualité pourrait devenir une autorité de référence guidant la trajectoire de notre volonté collective, à travers la compréhension et la déconstruction des espaces et des temporalités hétérogènes engendrés par la Nakba et le système colonial sioniste de peuplement. Cela passe par une résistance globale, consciente, critique, plurielle (numérique, féministe, jeune et progressiste) capable d’offrir une place à chacun·e, tout en garantissant le démantèlement final du système colonial.
MARWAN BARGHOUTI :
Notre peuple palestinien résistant, par tout ce qu’il a sacrifié et continue de sacrifier, a désormais besoin d’un corps, d’un cadre, d’une entité qui incarne son unité et qui donne une traduction concrète à notre slogan : « Une patrie, un peuple, une cause, une identité et une mémoire uniques, pour un avenir commun. »
Nous avons besoin d’un cadre qui préserve l’identité nationale palestinienne, établisse les fondements d’un récit national cohérent, protège la mémoire collective et la transmette aux générations futures, une mémoire ancrée dans la Nakba et la catastrophe du nettoyage ethnique, tout en réaffirmant le droit du peuple palestinien sur l’ensemble de la Palestine, de la Mer au Jourdain, comme un droit naturel, national, humain, historique et moral inaliénable.
Il est devenu urgent de fonder une structure unificatrice du peuple palestinien, non pas au seul niveau de la représentation politique, qui se concrétiserai dans une OLP démocratique et rénovée, mais à travers la création d’un Congrès palestinien mondial. Celui-ci serait représenté dans un cadre palestinien regroupant les communautés de 1948, Jérusalem, la Cisjordanie, Gaza, les camps de réfugié·es, les prisonnier·es dans les geôles sionistes et les communautés palestiniennes de la diaspora. Il inclurait toutes les composantes du spectre politique, social et économique : jeunes, femmes, entrepreneurs, intellectuels, universitaires, journalistes, ainsi que l’ensemble des partis et mouvements sans exclusion.
Autrement dit, il faut un cadre national global permettant à toutes les composantes palestiniennes de participer, dialoguer, décider et fixer les objectifs. L’essentiel est de créer une structure qui représente l’ensemble des Palestinien·nes dans le monde, garantissant l’unité du peuple, de la mémoire et de l’identité. Ce cadre servirait d’incubateur au mouvement national palestinien dans son ensemble, soutiendrait la représentation démocratique de l’OLP, renforcerait l’unité nationale comme principe fondamental, et réaffirmerait le choix démocratique et le principe de la résistance totale face au projet colonial sioniste. Il consacrerait le caractère sacré du droit au retour, établirait un réseau de coordination démocratique entre les différentes strates et communautés, et deviendrait un espace de dialogue entre toutes les générations, tendances et opinions.
Ses modalités peuvent être discutées : par exemple, la tenue d’un congrès tous les deux ans, avec la participation d’au moins 200 Palestiniens issus de toutes les communautés. Il ne s’agirait pas d’un substitut ni d’une instance de représentation politique, mais d’un cadre national incarnant l’unité du peuple, de la cause, de la mémoire et de la patrie, et garantissant la cohésion du mouvement national palestinien. Sa mission serait de permettre la participation de tous, sans exposer quiconque au danger, dans un esprit d’unité du peuple et de la cause palestinienne.
WALID DAQQAH :
Je ne pense pas qu’une solution à la crise qui a balayé la cause palestinienne depuis Oslo puisse provenir des factions palestiniennes existantes : elles sont prisonnières de leur histoire et de leurs positions, devenues des obstacles et des composantes mêmes de la crise. La solution viendra de l’extérieur, par des pressions exercées sur elles et par des initiatives émanant d’intellectuels, d’universitaires et d’activistes politiques palestiniens, en Palestine et dans la diaspora.
Le mouvement récent, dont plusieurs expériences se sont consolidées loin de l’influence des appareils du pouvoir à Gaza et Ramallah, en est une expression. Les prémices de cette mobilisation, antérieures à la dernière révolte, ont bénéficié d’un soutien médiatique et politique sans précédent venant d’Europe, d’Amérique, de Haïfa, de Jérusalem et de divers pays de la diaspora.
Cependant, aucune initiative visant à formuler un nouveau cadre palestinien ne peut ignorer les réalités établies sur le terrain : les institutions de l’Autorité dans les territoires occupés et l’armement de la résistance à Gaza. Ce sont des acquis du peuple palestinien. Ces nouvelles initiatives peuvent toutefois imposer leur programme et leur vision à toutes les parties, non par le discours seulement, mais par leur influence sur le terrain, comme cela s’est produit lors de la dernière révolte. Leur pouvoir de persuasion vient de l’action concrète et de la confiance populaire
Ce mouvement a donc besoin d’un cadre organisationnel, supra-factionnel, souple, permettant à chacun·e de participer selon sa réalité politique et juridique. Les plateformes de communication et de coordination déjà éprouvées durant la dernière révolte suffisent pour commencer à structurer ce cadre, à le développer et à enrichir son expérience à travers de nouvelles épreuves concrètes à venir, sous la bannière de la liberté et de la justice pour la Palestine, et dans un combat commun contre les politiques racistes du sionisme et le régime d’apartheid.
THABER MARDAWI :
Déterminer nos priorités passe nécessairement par la question : que voulons-nous ? Ce qui exige de rejeter le récit [tel qu’il est imposé] et de revenir à l’origine du conflit, incarnée dans la naissance d’un mouvement colonial de peuplement (de nature, d’essence, de préparation, d’outillage et de soutien juif sionistes) visant à affronter le peuple palestinien et à occuper sa terre, son existence et sa géographie, à travers la création de colonies sur cette terre, se multipliant par reproduction et par vagues migrapopulaire.
Ainsi, répondre à la question que voulons-nous ? n’est pas seulement une condition nécessaire pour fixer les priorités : voulons-nous un État et une représentation politique ? Ou voulons-nous la libération et la défaite du projet et du mouvement sionistes ?
Sur ce point, quel que soit le critère auquel nous nous référons, qu’il s’agisse du droit, de l’histoire [….], de la réalité [….] ou d’autre chose, le résultat demeure le même : nous n’avons d’autre choix que celui de la libération, de la défaite du sioniste et de l’éradication de sa présence dans et sur la géographie palestinienne. Pour ce choix, pour cet objectif, il faut déterminer les priorités et les instruments d’action. .
Mais le premier obstacle à cette discussion réside dans la survie de l’État [palestinien issu d’Oslo], dans ses conséquences et dans son hégémonie sur certaines parties de la scène, ainsi que dans les dynamiques et les contradictions qu’il engendre, autant d’éléments qui entravent [….] toute possibilité d’action palestinienne. Car toute action palestinienne, dans ces conditions, demeure soumise à la loi du rapport de forces. Cela signifie la perpétuation du syndrome d’impuissance : soit une impuissance en tant qu’acte de résistance, soit une impuissance [….] en tant qu’acte de négociation. C’est un dilemme qui encercle la temporalité et la pensée palestinienne.
Oui, de nombreuses priorités et défis s’imposent à nous. Mais si l’on en choisit une, comment la discuter, comment s’accorder à son sujet, comment la faire sortir des cercles de la théorie pour la faire entrer dans celui de l’action ? Sur le plan théorique, si nous considérons par exemple le projet national palestinien comme une priorité suprême, au motif qu’il n’existe plus de projet national, alors le fait que certains en appellent haut et fort à le préserver ne signifie pas qu’il existe réellement [….]. Le projet national palestinien a commencé à se déliter en 1974, il est mort à Oslo, a été porté en terre au Caire, et enterré quelque part entre Ramallah et Tel-Aviv. Mais même ce projet [….] soulève une grande interrogation : peut-on encore le construire, le faire durer dans le cadre et sous la domination de l’option de la négociation ? Et ce point d’interrogation ne se limite pas au projet national ; il s’étend à toute priorité dont nous pourrions parler, qu’elle soit interne, arabe ou internationale.
Je crois donc que toute action palestinienne mènera au néant, et que tout mouvement palestinien restera sans issue, tant que nous ne nous serons pas débarrassé·es de l’option de la négociation. Mais cela ne veut pas dire que nous devons attendre que cette option disparaisse d’elle-même. Il ne s’agit pas non plus de susciter des luttes internes, mais bien de dépasser l’option de la négociation et d’imposer l’action face à elle. L’affrontement de mai 2021, l’Opération Épée de Jérusalem, aurait pu offrir un modèle concret de dépassement de cette impasse, si elle avait disposé d’une vision préalable sur la manière d’avancer de quelques pas supplémentaires, de compenser certaines limites et d’étendre son impact dans le temps et l’espace. Or, avec toutes ses composantes, cette bataille nous a poussés à réfléchir à la nécessité de répondre à toutes nos interrogations : la question du choix ; la question de l’action ; la question [….] de l’identité palestinienne ; la question de la mobilisation et de l’organisation des énergies du peuple palestinien ; la question des priorités [….] à l’échelle arabe et internationale, et d’autres encore. L’Épée de Jérusalem est le produit autour duquel toutes les initiatives révolutionnaires palestiniennes doivent se rassembler, à partir duquel elles doivent repartir, et vers lequel elles doivent tendre.
WAJDI JOUDEH :
Pour les Palestinien·nes, il faut revenir aux fondamentaux avant même de parler de priorités.
Premièrement, il faut redéfinir la phase actuelle comme une phase de libération nationale ; reconnaître qu’Israël est un ennemi colonial de peuplement, et que les États-Unis sont un ennemi des peuples.
Deuxièmement, il faut redéfinir et comprendre un ensemble de notions : le conflit ; la contradiction ; l’opposition ; l’unité ; la critique ; la direction collective ; le programme national ; le partenariat national ; la division ; l’État ; la libération totale.
Troisièmement, il faut renouveler le discours et la structure dirigeante, insuffler du sang neuf, des jeunes issu·es des luttes, dans les cadres dirigeants de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP), des factions, des syndicats et des organisations populaires et de masse.
Quatrièmement, il faut rassembler les différentes géographies de la Palestine historique et de la diaspora autour d’un programme national, et activer les institutions exécutives et délibératives de l’OLP conformément à l’intérêt collectif du peuple palestinien.
Cinquièmement, il faut organiser la reprise d’un dialogue national global ; la tenue d’élections générales (Conseil législatif, présidence, Conseil national) ; le rétablissement de l’unité nationale ; la réalisation d’une réforme démocratique au sein de l’OLP et de l’Autorité ; la garantie des libertés ; la fin du conflit de pouvoir sous l’occupation ; la redéfinition du rôle et de la fonction de l’AP en tant qu’autorité nationale ; l’indépendance et la probité de la justice, et nous devons demander des comptes aux responsables de la corruption.
Sixièmement, il faut s’en tenir à l’OLP comme référence politique, nationale et représentative, mettre fin à l’empiètement de l’Autorité sur son rôle et procéder à une réforme démocratique réelle de ses institutions.
Septièmement, il faut s’accorder sur une stratégie fondée sur un programme politique de résistance, cherchant à rendre l’occupation coûteuse et combinant toutes les formes et outils de lutte, y compris le soutien public et direct au mouvement de Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS), la libération des illusions de la négociation et la fin de la coordination sécuritaire. Ce programme doit concentrer la lutte collective du peuple palestinien en mobilisant ses énergies dans les territoires occupés et dans la diaspora.
Sur le plan arabe, la réalisation de ces objectifs au niveau palestinien jouera un rôle déterminant dans le retour de la question des droits politiques du peuple palestinien en tête des priorités des États arabes, les obligeant à assumer leurs responsabilités à son égard. Dans la mesure où le peuple palestinien, et surtout sa direction, s’en tiennent fermement à leurs droits, à leurs objectifs et à la facilitation des formes de résistance, cela influencera les régimes arabes. Il faut ici rappeler que, dans le monde arabe aujourd’hui, il est essentiel d’élever le niveau de vigilance vis-à-vis des États susceptibles ou désireux de rejoindre le train de la normalisation avec Israël, et de sauver ceux qui ont déjà sombré, moralement et politiquement dans les abysses de la normalisation : les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Soudan et le Maroc.
Notre pari reste celui du peuple, des forces, des partis, des syndicats, des masses populaires, des organisations féministes et d’auto organisations des femmes, car la Palestine, son peuple et ses droits demeurent présents dans la conscience et la mémoire des peuples, comme l’a montré le soutien populaire arabe à la révolte de Jérusalem et de son Épée.
À l’échelle régionale et internationale, il faut une direction palestinienne nationale solide, cohérente et unie, capable de diriger et d’organiser la lutte du peuple palestinien où qu’il se trouve, et de réveiller la conscience arabe, de manière à exercer une pression sur la communauté internationale pour qu’elle traite le peuple palestinien comme un peuple sous occupation, et Israël comme une puissance coloniale, de peuplement et raciste.
Palestinien·nes et Arabes doivent intensifier et consolider leurs relations stratégiques avec des puissances comme la Russie et la Chine, sans se limiter à l’Europe et aux États-Unis, car le monde autour de nous change, et les rapports de force changent avec lui.
En conclusion : victoire à la Palestine.
En savoir plus sur Samidoun : réseau de solidarité aux prisonniers palestiniens
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