Journée des prisonnier·es palestinien·nes 2026 : “Comment Construire Clandestinement un Centre d’Etudes dans les Prisons Sionistes” – Abdel Nasser Issa

Journée des prisonnier·es palestinien·nes 2026 : “Comment Construire Clandestinement un Centre d’Etudes dans les Prisons Sionistes” – Abdel Nasser Issa

Dans le cadre des mobilisations autour de la journée des prisonnier·es palestinien·nes du 17 avril, Samidoun Paris Banlieue vous propose de retrouver des traductions inédites de textes écrits par les prisonnier·es palestinien·nes et déjà disponibles au format papier sur les stands que nous tenons lors des évènements auxquels nous sommes invité·es.

Pour continuer cette série, après les traductions des textes de Walid Daqqah et Zakaria Zubeidi, nous vous partageons ci dessous une interview du combattant et prisonnier libéré Abdel Nasser Issa, par le média Al Jazeera, publiée en janvier 2026. Dans cet entretien, le résistant du mouvement de la résistance islamique, libéré dans le cadre de l’accord d’échange Toufan al-Ahrar arraché par la résistance palestinienne et la fière et inébranlable population de Gaza, avant d’être déporté loin de sa terre, revient en détails sur son engagement et sa lutte derrière les murs des prisons sionistes.

Né le 1er octobre 1968 à Naplouse et libéré des prisons sionistes le 27 février 2025 dans l’accord d’échange Toufan Al-Ahrar puis déporté en Egypte, Abdel Nasser Issa est une figure emblématique du mouvement des prisonnier·es palestinien·nes et de la résistance palestinienne.

Alors qu’il n’a que 14 ans, il est blessé par balle lors d’une manifestation contre les massacres de Sabra et Shatila. En 1985, il est Incarcéré pour la première fois, puis sera arrêté à de multiples reprises au cours de sa vie.

En 1994, il rejoint les brigades du Martyr Izz El Din Al Qassam, la branche militaire du Mouvement de la Résistance Islamique (Hamas) et en devient un membre important, en contact direct avec les martyrs Yahya Ayyash et Mohammed Deif.

Arrêté en aout 1995, il est condamné à 2 peines à perpétuité + 7 ans et placé en isolement pendant de nombreuses années.

Tout au long de son incarcération, il va jouer un rôle important dans le mouvement des prisonnier·es palestinien·nes, créant les organes du Hamas en prison, y occupant de nombreux postes de direction et de responsabilité.

Son emprisonnement n’a jamais été un frein dans sa lutte : création et organisation d’une cellule chargé d’organiser des opération de résistance depuis la prison, création du centre d’études Hadarat, direction de la rédaction du journal “Hurriyatouna” (journal des prisonnier·es du Hamas), derrière les murs son engagement dans la lutte aura pris de nombreuses formes.

Il nous tenait à coeur de vous partager ce témoignage précieux car il illustre la pluralité des méthodes de lutte des prisonnier·es palestinien·nes et plus globalement des prisonnier·es révolutionnaires, entre résistance culturelle, participation à la résistance armée, formation et auto organisation politique.

PS : Cette traduction a été faite par des militant·es, en utilisant des outils de traduction automatique, et comporte forcément des erreurs. Nous en sommes désolé, et vous invitons à nous contacter à cette adresse si vous êtes arabophones et souhaitez nous aider à traduire des textes de l’arabe au français : samidoun.rp@gmail.com

POUR LIRE LE TEXTE ORIGINAL EN ARABE  


Comment construire clandestinement un « centre d’études »
dans les prisons israéliennes

Abdel Nasser Issa

 

Le prisonnier peut accomplir dans sa cellule ce que ne parvient pas à faire celui qui vit à l’extérieur, entouré de bon café, d’une bonne connexion internet et des prétextes du « manque de temps ». En prison, on souffre d’un excès de temps et d’un manque criant d’espace. Si le prisonnier n’utilise pas ce temps à bon escient, cela peut mener à la dépression et à la perte de repères. 

Lorsque j’ai pris rendez-vous avec Abdel Nasser Issa, le militant palestinien qui a passé 34 ans dans les prisons de l’occupation et qui est sorti le 27 février 2025 dans le cadre de la septième phase d’un accord d’échange de prisonniers entre la résistance et le régime sioniste, il m’a envoyé l’adresse du centre d’études qu’il avait fondé derrière les barreaux, puis qu’il a fait sortir à la faveur d’un moment d’inattention du geôlier.

J’avais lu des histoires de personnes ayant écrit des livres en prison, ou ayant fondé des magazines et des revues, mais c’était la première fois que je rencontrais un homme qui non seulement avait créé un centre de recherche en prison, mais aussi une véritable université !

« J’ai personnellement été arrêté dix fois, pour des délits graves ou mineurs. La plus longue période a duré de 1995 à 2025, et avant cela, il y a eu des arrestations sporadiques : deux ans et demi, un mois ou deux, et des détentions administratives. Pour un militant palestinien, l’arrestation fait partie du quotidien. »

« Toutes dans les prisons de l’occupation ? » lui ai-je demandé.

Il a souri et a répondu :

« J’ai été arrêté une seule fois par l’Autorité palestinienne, à cause de faux papiers. Ils ne savaient pas que la personne arrêtée était un homme recherché nommé Abdel Nasser. S’ils l’avaient su, je ne serais pas sorti de là. Lors de cette incarcération, j’étais avec Hassan Salameh à la prison d’al-Saraya, à Gaza. »

La prison : un destin familial

 

L’histoire familiale avec la prison n’a pas commencé avec lui. Dans les familles de la résistance palestinienne, les hommes héritent de peines de prison de génération en génération.

« Mon père a été emprisonné pendant environ huit ans. Nationaliste arabe, il m’a prénommé Abdel Nasser en hommage au père du défunt président Gamal Abdel Nasser. C’était au plus fort du nationalisme arabe, dans les années 1960 et 1970 ; ce nom faisait donc partie intégrante de mon identité et reflétait le climat politique ambiant. »

Le garçon a grandi dans un foyer où il a vu son père aller en prison puis être libéré, et il a profondément intégré l’idée que les cellules de prison n’étaient pas la fin mais bien une étape du combat. Aussi, lorsque son tour est venu, cela ne lui a pas paru totalement étrange.

« Ma première arrestation remonte à l’époque où j’étais presque un enfant, vers l’âge de seize ans, à la prison d’al-Far’a, dans le nord de la Palestine, près de Naplouse, avant l’arrivée au pouvoir de l’Autorité palestinienne en 1993. La prison était composée de cellules et d’une administration militaire qui s’appuyait sur la torture, les passages à tabac et des pratiques brutales. »

Il retira sa tasse de thé de sa bouche, se remémorant une scène horrible qui le hantait :

« Les soldats entraient dans les cellules des prisonniers, alors que nous avions les yeux bandés. Nous étions dans une cellule étroite et sentions des gouttes nous tomber sur la tête. Nous pensions que c’était la pluie, puis nous avons compris que le soldat, excusez-moi du terme, urinait sur les prisonniers. C’était en 1985. » C’était l’un des “détails” de la seule démocratie de la région : Israël.

« On disait que les détenus dans les prisons arabes considéraient les prisons de l’occupation comme moins brutales que celles de leurs propres régimes », ai-je commenté, écœuré par l’histoire.

« La brutalité était variable dans les prisons de l’occupation jusqu’à ce que la véritable barbarie commence après le 7 octobre, surpassant même celle des prisons de l’ancien régime en Syrie. Tout ce dont nous avons entendu parler à Saydnaya, nous l’avons vécu de près, à l’exception de la “presse” », a-t-il déclaré, faisant référence à la presse électrique dont les médias ont révélé l’utilisation dans la prison de Saydnaya pour se débarrasser des corps des victimes. Quoi qu’il en soit, l’approche israélienne était plus constructive que celle du parti Baas concernant le traitement des corps des victimes. Au lieu de les broyer, ils se concentraient sur le prélèvement et le trafic de leurs organes vitaux.

Issa insiste sur le fait que ce que certains appellent l’amélioration des conditions de détention par l’occupant n’était pas le fruit d’un sursaut moral du geôlier :

« Tout ce qui a changé n’était pas dû à la moralité de l’occupant, mais plutôt aux rapports de force instaurés par le peuple palestinien, la résistance et les prisonnier·es eux·elles-mêmes. Ces dernier·es ont exercé une pression par le biais de grèves de la faim, et la population s’est mobilisée à l’extérieur, forçant l’occupation à faire marche arrière. C’est une autre histoire, mais c’est essentiel pour comprendre. »

Travailler depuis la prison : quand les opérations sont dirigées derrière les barreaux

 

J’ai été surpris qu’un homme ayant passé près de trente ans de détention s’exprime sans se victimiser, et présente la prison comme une nouvelle arène, exigeant une forme de lutte et de résistance inédite.

« La prison n’a jamais été une rupture dans nos vies ni dans notre combat. Nous considérions la prison et la liberté comme deux étapes entre lesquelles nous alternions : tantôt derrière les barreaux, tantôt dehors, et dans les deux cas, nous continuions à travailler et à lutter. Nous ne menions pas une vie ordinaire ; toute notre existence était rythmée par la résistance : le travail, puis l’arrestation, puis le retour au travail », explique Issa.

« Mais que reste-t-il de votre travail lorsque vous êtes privé de liberté, contrôlé par le geôlier ? »

« La volonté », dit-il d’un ton grave, avant d’ajouter : « La prison affecte indéniablement le psychisme et les capacités des combattants, mais le facteur essentiel, c’est la volonté. Une volonté ferme et inébranlable : voilà la marque du mouvement des prisonnier·es palestinien·nes. L’emprisonnement ne nous a pas arrêtés ; au contraire, il a transformé nos méthodes d’action. »

Abdel Nasser se redressa et commença à m’expliquer comment ils luttaient contre le sentiment de vide dans leur quotidien.

« En prison, nous avons continué à planifier nos actions et à nous organiser. Nous discutions avec les aînés de ce que nous ferions après notre libération et nous faisions en sorte que les nouveaux arrivants nous rejoignent. À l’intérieur de la prison, il y avait le travail militaire, le travail populaire, le travail d’organisation, le travail administratif et le travail de proximité, chacun selon sa position et les conditions de détention. Nous préparions les gens à nous rejoindre et à œuvrer au sein et en dehors du mouvement islamique. »

« Des activités militaires depuis la prison ! Comment un prisonnier peut-il contribuer à des activités militaires ?»

« En prison, j’ai été interrogé trois ou quatre fois par le Shin Bet pour des accusations d’activités militaires. Ce furent des interrogatoires brutaux et pénibles, et trois nouveaux dossiers ont été ouverts contre moi, en plus de celui concernant ma collaboration avec le martyr Yahya Ayyash et le commandant Mohammed Deif. »

Je lui ai répondu : « Ce n’est qu’un aperçu. Je veux des détails sur ces activités militaires que les cellules des prisons sionistes ont échoué à contenir.»

La cellule née derrière les barreaux

 

« J’ai rencontré Mu’adh Bilal lorsqu’il a été placé en détention administrative pour six mois. Il a exprimé un désir sincère de s’engager dans la résistance. Je lui ai dit ce jour-là que nous avions besoin de frères pour travailler dans une unité spéciale chargée de capturer des soldats israéliens, dans le but de libérer des prisonnier·es par le biais d’accords d’échange. »

Abdel Nasser agissait sur les conseils de son mentor, le cheikh Yassine, qui avait déclaré : “Un mouvement dont les prisonnier·es restent incarcéré·es plus de cinq ans ne mérite pas qu’on vive pour lui.”

Nos aspirations et nos circonstances se sont rejointes. Mu’adh était un jeune homme de la région de Naplouse, et sa famille y était bien connue.

« Son frère était un ami proche qui a été arrêté plus tard, condamné à la prison à vie et a passé trente ans en captivité. Il a été libéré en même temps que moi. Mu’adh lui-même était un jeune homme désireux de travailler. Nous avons constaté que nos objectifs convergeaient, et nous avons donc convenu qu’il reprendrait le travail dès sa sortie de prison. »

Il remarqua ma surprise tandis que j’écoutais son récit de recrutement et de planification d’une opération militaire depuis sa cellule, et il poursuivit :

« C’était en 1996, environ un an après mon arrestation. Nous étions de jeunes hommes impulsifs, à peine conscients d’être en prison. Nous étions des fugitifs [il prononça le mot avec un « a » bref, puis se rendit compte de son erreur et corrigea avec un « i » bref], et notre arrestation fut un coup dur ; car le pire qui puisse arriver à un moudjahid, c’est d’être capturé. Pour nous, le martyr est mille fois plus honorable.»

Mu’adh demanda à apprendre à fabriquer des explosifs.

« J’avais reçu ce savoir directement du martyr Yahya Ayyash. Je lui en expliquai les bases, puis je lui dis : « Deux frères à l’extérieur de la prison travaillent avec nous. Va les contacter, nous t’enverrons un message en cas de besoin. » Nous avons organisé cela avec plusieurs messages secrets qui lui sont parvenus de différentes manières.»

Il sourit alors, se souvenant d’une vieille plaisanterie :

« Avant qu’il ne sorte, je lui ai dit en plaisantant : “Si tu retournes en prison sans avoir fait ton travail, on te tire dessus !”»

Mu’adh partit et retrouva les frères qui l’avaient recommandé : Nasim Abu al-Rus et Jasser Samaro, qui figurent parmi les plus éminents artilleurs et combattants de l’Intifada d’Al-Aqsa, puis contacta le commandant supérieur, Yusuf Surkaji, à Naplouse.

« Les frères tentèrent une opération pour capturer des soldats, mais l’opération échoua car la voiture se renversa pendant la poursuite et certains membres du groupe furent arrêtés. Cependant, en coordination avec le commandant martyr Mahmoud Abu Hanoud, ils réussirent à mener deux opérations à Jérusalem, qui causèrent la mort de 27 Israéliens et en blessèrent environ 200 autres.»

Après l’opération, il n’était plus un simple numéro derrière les barreaux.

Mu’adh a été arrêté peu après l’opération, un mois environ. Lorsqu’il est devenu évident que j’avais un lien direct avec leur groupe, j’ai été immédiatement placé à l’isolement : une petite cellule isolée coupée du monde.

Cette fois, l’isolement fut de courte durée ; ils furent libérés grâce à une méthode bien connue des prisonniers :

« Nous avons été libérés de l’isolement grâce à une grève de la faim illimitée qui a embrasé les prisons et les rues palestiniennes. Les prisonnier·es se sont soulevé·es et les villes de Cisjordanie ont été le théâtre de manifestations de soutien, jusqu’à ce que le gouvernement d’occupation, sous la pression populaire et des organisations de défense des droits humains, soit contraint de céder aux revendications des prisonnier•es et de nous libérer de l’isolement.»

Il ajoute ensuite, en soulignant la relation entre le mouvement des prisonnier•es et son soutien populaire et militaire à l’extérieur :

« Il ne s’agissait pas d’un événement exceptionnel, mais plutôt d’un élément de l’équation permanente du conflit : les prisonnier·es exercent une pression à l’intérieur et la population se mobilise à l’extérieur, forçant l’occupation à reculer.»

Avec le développement de la résistance à Gaza, cette situation s’est encore aggravée :

« La grève des prisonnier·es a pu, à certains moments, déclencher des tirs de roquettes sur Tel-Aviv, transformant un problème de droits humains au sein des prisons en une crise régionale et internationale impliquant Washington et le Caire. Dès lors, l’occupation a commencé à considérer des revendications telles que l’amélioration de la cantine ou l’accès à l’université comme des concessions mineures destinées à éviter une explosion majeure. »

Il semble que le coût des actions militaires soit élevé pour les prisonnier·es. Était-ce une pratique courante parmi vous ?

« Peu nombreux sont ceux·elles qui l’ont pratiquée. Sur dix mille prisonnier·es, il se peut que seuls quinze ou vingt aient œuvré à ce niveau organisationnel en un quart de siècle. Agir militairement de l’intérieur des prisons est considéré comme une activité d’élite extrêmement dangereuse, exigeant un sang-froid, une volonté inébranlable et une pleine conscience des risques.»

Il replace ensuite son expérience dans son contexte :

« Parmi les figures les plus importantes ayant opéré de l’intérieur des prisons figurait le cheikh Salah Shehadeh, mais, chiffres et faits à l’appui, la cellule la plus dangereuse jamais constituée au sein des prisons était la nôtre. Aucun autre cas recensé dans les prisons n’a donné lieu à des opérations de cette ampleur […]»

Les deuxième et troisième interrogatoires concernant les opérations militaires furent moins fructueux que le premier, mais non moins coûteux :

« Certains frères ont avoué, sous la pression, notre lien avec eux et notre rôle de mentors, ce qui a entraîné l’ouverture d’un nouveau dossier contre nous. La troisième fois, les tentatives portaient sur la formation de groupes pour acheter des armes et planifier des opérations. Il s’agissait davantage d’une phase de planification et d’organisation que d’une phase d’exécution, mais cela a ajouté trois ans à mes deux peines de prison à perpétuité car, à cette époque, les autorités d’occupation condamnaient les personnes à la prison à vie en fonction de l’opération elle-même, et non du nombre de victimes.»

Il évoque les prisons où il a été transféré comme s’il racontait des voyages :

« La plus longue fut Ramon, où j’ai passé 12 ans, puis Hadarim, où j’ai été incarcéré pendant 9 ans. Hadarim était pratiquement un isolement cellulaire, réservé aux leaders emprisonnés afin de les séparer du reste de leurs camarades. À Ramon et dans les autres prisons, j’ai rencontré des personnalités importantes : Mu’adh Bilal, Akram al-Qawasmi, Abbas al-Sayed, Ibrahim Hamed et bien d’autres. Quant à Sinwar, j’ai passé beaucoup de temps avec lui à Beersheba, Hadarim et Nafha. »

Quand la prison devient un campus universitaire

 

J’ai abordé avec lui le sujet de l’éducation. Ce sujet, malgré les conditions difficiles, semblait lui conférer une joie particulière.

« Mon expérience de l’éducation ne s’est pas limitée à une seule prison, mais a transcendé toutes les prisons. Elle a véritablement commencé à la prison d’Hadarim, où la plupart des leaders étaient réunis : j’y étais avec Yahya Sinwar, Rouhi Mushtaha, Ali al-Amoudi, Marwan Barghouti, Abdul Rahim Mallouh du Front populaire, Zaher Jabarin et un grand nombre de détenus influents. »

L’administration pénitentiaire pensait qu’en isolant les leaders, elle réduirait leur capacité d’influence, mais elle a transformé cet isolement collectif en un véritable laboratoire de réflexion.

« L’administration tentait d’isoler les dirigeants en les regroupant à Hadarim ou à Gilboa, mais nous avons exploité ce “regroupement” à notre avantage ; nous nous réunissions, nous débattions, nous étudiions ensemble. De ces séances est née l’idée de poursuivre des études universitaires. »

Les prisonniers que les forces d’occupation avaient arrachés aux bancs de l’université décidèrent d’y retourner derrière les barreaux. Abdel Nasser était étudiant à la faculté de charia de Université An-Najah et dirigeant du Bloc islamique sur le campus, tandis que Yahya Sinwar était étudiant à l’Université islamique de Gaza :

« Le premier à prendre l’initiative et à s’y inscrire fut Yahya Sinwar. Puis il me dit : Abou Hudhayfa, inscris-toi. L’éducation est importante. Je lui répondis : je ne connais pas l’hébreu. Il me dit: apprends. »

Abou Hudhayfa prit le conseil au sérieux et commença de zéro, ou plutôt par « Alef-Bet » (l’équivalent de A, B en hébreu) :

« Nous avons appris l’hébreu à partir des livres disponibles et grâce à des cours internes. Nous étudiions parfois 11 à 12 heures par jour, surtout durant les périodes d’isolement, jusqu’à ce que nous le parlions aussi bien que nous parlons l’arabe. »

Abou Hudhaifa s’inscrivit à l’Université hébraïque pour étudier les relations internationales, puis obtint une maîtrise en études démocratiques. Sinwar, quant à lui, étudiait l’histoire juive et il ne lui restait qu’un semestre à terminer avant que l’administration pénitentiaire ne suspende les cours en guise de sanction pour la participation des prisonniers à des grèves de la faim.

« Après la grève, j’ai repris mes études, tandis que Sinwar disait avec lassitude : “Je n’en veux pas, maudite soit cette université !” » Mais il insistait pour que je continue : « Puisqu’ils t’ont autorisé ces études, continue… n’abandonne pas.»

Au début du programme, des professeurs juifs venaient en prison :

« Nous nous asseyions avec eux face à face et discutions comme si nous étions dans un amphithéâtre d’université. C’était étrange, mais c’était une réalité imposée par les circonstances. Plus tard, ces visites ont cessé et les études se sont déroulées à l’aide de supports écrits, seul le surveillant de l’université entrant pour superviser les examens. »

La durée du programme était la même qu’à l’étranger : quatre ans pour une licence et deux ans pour un master.

Pourquoi les autorités d’occupation ont-elles autorisé l’enseignement au départ ?

« Ce n’était pas par sens moral. C’était le résultat de la pression des prisonnier·es et de leurs grèves de la faim. Ils ont été contraints de permettre un enseignement car ils étaient confrontés à des revendications organisées et à une lutte acharnée. Ils pensaient peut-être que l’éducation « adoucirait » nos positions, mais le résultat fut tout autre : nombre de ceux·celles qui ont étudié sont devenus par la suite des chefs de la résistance et du soulèvement. »

De l’Université hébraïque aux universités palestiniennes

 

Lorsque le gouvernement d’occupation a décidé, après l’accord de Shalit, d’interdire totalement l’enseignement universitaire dans les prisons, la revendication de l’éducation est devenue un slogan fédérateur au sein du mouvement des prisonnier·es :

« Nous avons dit : Nous voulons une université arabe ; nous voulons un enseignement dispensé par nos propres universités. »

Des structures organisationnelles se sont mises en place et des échanges ont eu lieu avec des universités arabes et palestiniennes. Un nom est cité avec une profonde admiration :

« Le premier établissement à avoir osé ouvrir la porte à l’éducation pour les prisonniers fut le Collège universitaire intermédiaire affilié à l’Université islamique de Gaza. Puis, environ deux ans plus tard, grâce aux efforts exceptionnels du martyr Dr Zakaria Sinwar (frère de Yahya), nous avons pu organiser les inscriptions à plus grande échelle. »

Zakaria s’est particulièrement investi dans le projet d’éducation au sein des prisons et a soutenu, à l’extérieur de celles-ci, les activités d’Abdel Nasser et de ses camarades. Historien et universitaire palestinien, Zakaria Sinwar était professeur à l’Université islamique, où il dirigeait le Centre d’histoire orale et encadrait des thèses. Il a été tué lorsque les forces d’occupation israéliennes ont pris pour cible sa tente en mai 2025.

« À l’étranger, Zakaria était en contact avec des administrations universitaires et des professeurs, recommandant des prisonniers sérieux et convainquant les universités qu’il s’agissait de véritables étudiants. Certains prisonniers libérés ont visité des universités et démontré leur niveau académique, rassurant ainsi les administrations. »

Il a intégré l’Université Al-Aqsa, puis le Fatah l’a mis au défi en introduisant l’Université ouverte Al-Quds de Ramallah.

« Compte tenu de mes qualifications et de ma spécialisation, j’ai supervisé des programmes de licence et de master à l’Université ouverte Al-Quds, à l’Université Al-Aqsa et à l’Institut universitaire intermédiaire dans les prisons où j’étais détenu, et parfois dans d’autres prisons également. »

Et des diplômes universitaires ont commencé à circuler dans les cellules.

« Environ 800 prisonnier·es ont obtenu leur diplôme », a déclaré Issa avec fierté face à cette réussite. « Je ne me souviens plus du chiffre exact, mais on parle de centaines de personnes qui ont terminé leurs études universitaires en prison. »

 

Comment créer un centre d’études dans une cellule de prison ?

 

Issa ne se limitait pas aux études universitaires ; il s’adonnait également à l’écriture et à l’observation du monde.

« La lutte en prison ne se résume pas aux études académiques ou à l’action militaire. Il y a aussi l’écriture de livres et de recherches, la publication d’articles, l’analyse de la réalité et l’envoi de lettres vers le monde extérieur pour remonter le moral des prisonnier·es et les encourager à persévérer. Puis il y a la ténacité elle-même, le refus de céder, l’insistance sur la légitimité de nos droits, tout cela constituait des formes multiples de résistance. »

Puis il commença à énumérer ses productions intellectuelles, nées derrière les barreaux :

« J’ai écrit une série intitulée « Selon les sources », qui compte une quinzaine de volumes, et un autre ouvrage intitulé « Essais libres », divisé en sept parties principales, en plus de recherches et d’études rassemblées dans un livre séparé. J’ai également co-écrit un livre avec Marwan Barghouti et Ahed Abu Ghoulmeh intitulé « Résister à l’arrestation ». »

Après avoir pris plusieurs volumes sur son bureau et me les avoir tendus pour que je les consulte, il me dit :

« Je suivais les médias hébreux et diverses sources israéliennes, puis j’analysais les visions, les crises et les évaluations qu’ils contenaient, en les reliant à l’évolution du conflit. Je mettais des titres comme : “Impasse politique israélienne persistante”, puis je résumais ce que disaient des journaux comme “The Jerusalem Post” et “The Times of Israel” sur une affaire donnée, comme l’assassinat de Shireen Abu Akleh par exemple , et j’ajoutais parfois des commentaires signés du pesudonyme “Nasser Nasser”. »

Ces écrits ne sont pas restés enfermés entre les murs : ils étaient progressivement diffusés clandestinement vers l’extérieur.

« Nous les écrivions à la main, puis nous les photographions avec de petits téléphones portables introduits clandestinement. Les familles les faisaient sortir lors des visites, et ils étaient imprimés et publiés.»

En 2023, depuis le cœur de la prison, est née la revue “Hurriyatuna” (“Notre liberté”) :

« Nous avons publié neuf numéros consécutifs. C’était la première fois dans l’histoire du mouvement des prisonnier·es qu’une revue était éditée avec une telle forme et une telle régularité. »

Avec la multiplication des tâches et des initiatives, un projet plus vaste a vu le jour : le centre d’études “Hadarat” (“Civilisations”).

« Nous l’avons fondé depuis l’intérieur de la prison, mais il opère désormais à l’extérieur et dispose de locaux depuis environ six ans. Je dirigeais le centre depuis la prison, avec une équipe de cinq ou six personnes à l’extérieur. Nous nous appuyions beaucoup sur les traductions et les articles rédigés par des prisonnier·es libérés. Des frères qui étaient avec moi en prison puis libérés, comme Ammar al-Zaben, Mahmoud Shriteh, Ahmed al-Talfiti, Abdullah al-Nahhal et d’autres, ont participé à la rédaction et à l’édition. »

Il sourit en expliquant le choix de ce nom :

« J’ai choisi le nom “Hadarat” (“Civilisations”) car c’est un nom large et humaniste, qui ne se limite pas à une seule orientation politique, et qui exprime un horizon ouvert au dialogue et à la connaissance. »

 

Isolement cellulaire : Deux ans et demi dans l’ombre

À ce moment-là, j’étais perdu dans mes pensées, et je me suis surpris à décrocher par moments de son récit. Comment un homme pouvait-il transformer la prison en un lieu de réflexion et se projeter ainsi vers l’avenir ? N’est-ce pas faire preuve d’une force psychologique exceptionnelle, difficilement compatible avec l’environnement carcéral ? Je me répétais ces interrogations au fond de moi, mais la question qui m’assaillait, celle que j’ai lâchée sans réfléchir, était :

Comment avez-vous pu endurer l’isolement aussi longtemps ?

« J’ai été placé à l’isolement à plusieurs reprises, mais la période la plus longue a duré deux ans et demi, de 1998 à 2000, après l’arrestation du groupe dont nous avons parlé. J’étais dans une cellule complètement hermétique ; un détenu voit en moyenne une centaine de visages par jour, mais je n’en voyais qu’un ou deux, lorsqu’un détenu par là ou criait par la fenêtre. »

Et comment avez-vous échappé au spectre de la solitude et du vide ?

« J’ai profité de mon isolement pour étudier l’hébreu et apprendre. Nous avions le strict minimum : une radio, une télévision et une plaque chauffante pour préparer le thé et le café. Mais nous ne voyions le soleil qu’une heure par jour, si par un heureux hasard nous étions dehors à midi. »

Puis, il évoqua son isolement plus récent, avant sa libération :

« L’isolement que j’ai subi après l’opération Toufan al-Ahrar fut le plus dur. Il dura environ six mois : pas de télévision, pas d’électricité, un froid parfois glacial, une chaleur parfois suffocante, surtout dans le désert du Naqab. Une simple couverture, des vêtements rudimentaires, une nourriture maigre qui ne satisfaisait ni n’apaisait ma faim, et des raids fréquents dans ma cellule, accompagnées de coups, d’insultes et de cris incessants. J’étais transféré d’une prison à l’autre, et chaque transfert signifiait revivre la torture. »

Je me suis ressaisi après l’évocation des souffrances et j’ai voulu orienter la conversation vers un souvenir différent.

Comment avez-vous réagi dans les premières heures de l’opération Toufan al-Aqsa ?

« Nous étions à la prison de Ramon, dans la section 4. Soudain, nous avons senti que quelque chose se passait : des roquettes, une activité inhabituelle, de la confusion parmi les gardiens. Nous ne comprenions pas ce qui se passait. Nous nous sommes demandé : y avait-il eu un assassinat ? Un événement grave s’était-il produit ?»

Au bout d’une heure ou deux, la situation s’est éclaircie.

« Il s’est avéré que les Brigades Qassam avaient attaqué des sites des forces d’occupation et qu’un événement sans précédent se produisait. J’étais submergé par des émotions contradictoires : stupéfaction et incrédulité, surprise totale, un sentiment de fierté, et pourtant une véritable appréhension face à la question : que se passerait-il ensuite ? Nous savions que cette opération était très importante et qu’Israël réagirait avec tous les moyens dont il disposait. De manière générale, les gens ont réagi avec un mélange de fierté et de surprise. Quant à moi, compte tenu de ma veille constante des médias israéliens et de ma conscience des profondes divisions au sein de la société israélienne en 2023, j’ai interprété l’événement d’une manière légèrement différente.»

« Je me suis dit : “Ô Allah, de même que le début fut puissant, je te prie pour que la fin le soit tout autant. Dès le premier instant, je ne me contentais pas d’observer la scène immédiate, mais j’envisageais aussi la fin de l’événement et ses conséquences à long terme. J’ai prié pour que la conclusion soit aussi forte que le début.”»

Il poursuit en évoquant sa divergence d’appréciation concernant l’unité des fronts :

« Si on m’avait interrogé avant l’opération Toufan al-Aqsa, je n’aurais pas tablé sur une intervention directe de l’Iran, ni un soulèvement général en Cisjordanie et dans les territoires de 48. Notre souvenir est encore vif : lors de l’opération « Épée de Jérusalem » en 2021, les gens se sont unis un instant, mais ce n’était que ponctuel, pas une mobilisation durable. La Cisjordanie n’était pas pleinement préparée. Et lorsqu’un événement d’une telle ampleur survient, où ce sont les avions et l’artillerie qui parlent, pierres et cocktails Molotov se taisent. L’ampleur de la situation paralyse ceux et celles qui auraient pu agir dans des circonstances moins extrêmes.»

Auriez-vous pu prendre une telle décision ?

« Une décision de cette ampleur est prise par de hauts responsables comme Abu Ibrahim (Yahya Sinwar), et Abu Khaled (Muhammad Deif), des hommes dotés d’une grande expérience et capable d’endosser de lourdes responsabilités. J’étais en prison et je ne disposais pas des informations sécuritaires, militaires et politiques dont ils disposaient. Ce que je sais, c’est que leurs intentions étaient nobles et leurs objectifs élevés. Ils s’attendaient, ​​si nous avons bien compris, à un soulèvement en Cisjordanie, ou à une action décisive de l’Iran ou du Hezbollah. L’hésitation de ces parties a changé le cours de la bataille. »

Il poursuit en rejetant l’idée de juger l’Histoire sur la base de l’instant présent :

« Quoi qu’il en soit, il n’est pas permis de juger des événements historiques de cette ampleur après six mois, un an ou deux. Il a fallu un siècle aux historien·nes pour que la Révolution française soit comprise et interprétée de manière cohérente. Ce cataclysme aura un impact intellectuel, politique, militaire et économique profond sur tous·tes, et cet impact ne peut être pleinement appréhendé à court terme. »

Mais les pressions risquent de dépasser la capacité de cohésion du mouvement …

« Les désaccords et les aspirations personnelles ne sont pas nouveaux dans l’histoire islamique ; même à l’époque du Prophète (que la paix soit sur lui), des manifestations d’hypocrisie et des caprices personnels ont émergé. Un mouvement regroupant des centaines de milliers de personnes verra naturellement émerger des intérêts et des inclinations diverses, mais notre devoir est de ne pas laisser ces aspirations dicter le destin du mouvement. »

Ceci est un discours général. Permettez-moi de vous poser la question qui semble presque trop conventionnelle, mais que je me sens obligé de poser en ce moment : quelles sont vos priorités ?

« L’unité du mouvement, empêcher qu’il ne soit contrôlé par ceux qui sont motivés par des intérêts personnels et préserver sa boussole, la lutte que mène notre peuple pour la libération de sa terre.»

Après une brève pause, il a ajouté :

« Gaza aujourd’hui, et la guérison de ses blessures, est notre priorité absolue. Nous ne pouvons pas discuter d’arrangements internes et oublier que Gaza a payé un prix incommensurable en sang et en destruction, et que sa fermeté a préservé notre dignité en tant que peuple et nation.»

Il a ensuite exposé trois trajectoires possibles :

« Logiquement, il y a trois scénarios :

  • Maintenir le statu quo : une direction unique, une forme imparfaite mais qui préserve l’unité. Ce n’est pas la meilleure option.
  • S’entendre sur le changement dans un esprit d’unité : redistribuer les rôles et développer des mécanismes de prise de décision.
  • Organiser des élections internes pour renouveler la légitimité, toujours dans un esprit d’unité.»

Et la voie de la scission du mouvement ?

« Ce n’est absolument pas une option, et nous ne le permettrons pas. Quiconque tentera de scinder le mouvement sera rejeté par tous, quels qu’ils soient. C’est le mouvement des martyrs et des moudjahidines, et aucune personne sincère n’envisagerait de le diviser. »

 


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