Journée des prisonnier·es palestinien·nes 2026 : “L’Amour dans le Temps Parallèle” – Kamil Abu Hanish

Journée des prisonnier·es palestinien·nes 2026 : “L’Amour dans le Temps Parallèle” – Kamil Abu Hanish

Dans le cadre des mobilisations autour de la journée des prisonnier·es palestinien·nes du 17 avril, Samidoun Paris Banlieue vous propose de retrouver des traductions inédites de textes écrits par les prisonnier·es palestinien·nes et déjà disponibles au format papier sur les stands que nous tenons lors des évènements auxquels nous sommes invité·es.

Pour continuer cette série, après les traductions des textes de Walid Daqqah, Zakaria Zubeidi et Abdel Nasser Issa, nous vous partageons ci dessous un texte écrit par le combattant, leader et écrivain Kamil Abu Hanish, libéré des prisons coloniales en octobre 2025 après 22 ans d’incarcération dans les prisons sionistes.

Ce texte, publié en 2017 sur le site du journal palestinien Al Hadf News, est particulièrement beau et touchant. Ligne après ligne, Kamil Abu Hanish décrit avec tendresse et humour, les angoisses et les questionnements de ses camarades incarcérés à ses côtés dans les prisons sionistes et pour certains condamnés comme lui à plusieurs peines à perpétuité. Tout au long du texte, il écrit la douleur qui s’impose à eux lorsqu’ils pensent à leur femme, compagne ou copine qui les attendent à l’extérieur. Il souligne avec justesse la résistance et la fermeté de ces femmes qui le coeur déchiré par la souffrance d’être éloignées de l’être aimé, affrontent l’occupation avec dignité en refusant d’abandonner leur moitié, en visitant, soutenant, portant la voix et les portraits des combattants incarcérés, en parallèle de leur activité militante propre et de leur vie quotidienne sous le joug colonial.

Né le 26 septembre 1975 dans le village de Beit Dajan (Naplouse), Kamil Abu Hanish débute son activisme à l’âge de 16 ans, en 1988, lorsqu’il rejoint la branche lycéenne du FPLP. À l’Université, alors qu’il étudie à l’Université An-Najah, il participe au bureau central des étudiant·es du Front d’Action Progressiste. À cette époque, il publie également des articles de sensibilisation dans le journal étudiant d’Al Hadaf.

Après son premier diplôme, Kamil Abu Hanish est arrêté par l’Autorité Palestinienne puis par l’occupation.

Lors de la seconde intifada, il participe à la création des Brigades Abu Ali Mustafa dans le Nord de la Cisjordanie, en formant des cellules de combattant·es qui menaient des opération de guerilla.

En 2003, après une longue période de clandestinité et une traque intense par l’armée coloniale sioniste, Kamil Abu Hanish est arrêté puis condamné à 9 peines à perpétuité et 60 millions de shekels d’amende pour son rôle dans la résistance armée au colonialisme.

En prison, il a poursuivi son engagement et a été élu membre du Bureau Politique du FPLP. Il a contribué à plusieurs luttes et productions théoriques du mouvement des prisonnier·es palestinien·nes, et a publié 15 livres et des dizaines de poèmes, d’études et d’articles.

Le 13 octobre 2025, après 22 ans d’incarcération dans les prisons coloniales, Kamil Abu Hanish a été libéré lors de l’accord d’échange arraché par la résistance palestinienne et la fière et digne population de Gaza, puis déporté en Egypte par l’occupation.

Le 8 avril 2026, sa mère s’est éteinte, à Beit Dajan, Naplouse, alors que son fils reste déporté, coincé en Egypte, comme des centaines d’autres prisonniers libérés. Dans une interview publiée hier dans al-Hadf, il raconte :

« Ma mère était comme toutes les mères qui luttent : patiente, inébranlable et déterminée. Lorsque j’étais en clandestinité et qu’on la pressait de me convaincre de me rendre, elle les regardait avec sarcasme : “Il ne se rendra pas de lui-même. Allez lui dire de se rendre vous-même.” »

« Elle a été une source d’inspiration pour moi car elle était inébranlable, patiente et déterminée. Et nous, ses enfants, malgré le mal que nous lui avons fait, nous ne nous sommes jamais plaints. Elle m’a toujours encouragé à être patient, inébranlable et à résister moi aussi. »

« Ma seule et profonde consolation est que ma mère m’a vu libre avant de mourir, et son cœur a été rassuré quant à mon avenir hors des barreaux. Cette certitude qui l’animait, celle de ma libération, s’est réalisée sous ses yeux, et cela me suffit pour tenir bon. Nous sommes des combattants, et notre destin est de payer un lourd tribut dans nos sentiments et nos relations familiales pour la cause nationale ; c’est là l’illustration de notre détermination inébranlable. »

Nous lui rendons hommage ici, ainsi qu’à toutes les nombreux·ses mères, pères, frères, soeurs, filles, fils, camarades et ami·es décédé·es ou tombé·es martyrs alors que leurs proches étaient incarcéré·es dans les prisons sionistes. Puisse leur souvenir accompagner les vivant·es à travers le long chemin de la libération.

PS : Cette traduction a été faite par des militant·es, en utilisant des outils de traduction automatique, et comporte forcément des erreurs. Nous en sommes désolé, et vous invitons à nous contacter à cette adresse si vous êtes arabophones et souhaitez nous aider à traduire des textes de l’arabe au français : samidoun.rp@gmail.com

POUR LIRE LE TEXTE ORIGINAL EN ARABE  

Nous vous partageons ce texte sous la forme d’un pdf, librement téléchargeable ici :

TELECHARGEZ LA TRADUCTION FRANCAISE  


 

L’Amour dans le Temps Parallèle

Kamil Abu Hanish

 

Certains, à la lecture du titre, se souviendront, de quelques romans qui ont abordé l’amour sous le prisme du temps, de “L’Amour aux temps du choléra” de García Márquez à “L’Amour et la mort dans le temps Harachi” de Tahar Ouettar. Le titre “L’Amour dans le temps parallèle”, fait référence à l’amour en captivité, notamment dans les prisons sionistes. Le « temps parallèle » est le titre d’une pièce de théâtre de l’écrivain et prisonnier palestinien Walid Daqqah, qui à l’heure où j’écris ce texte, a passé trente-deux ans en captivité. Pour Walid, le temps parallèle est ce temps différent du temps ordinaire vécu par les êtres humains dans leur vie normale : le temps en prison devient un temps parallèle au temps de la vie quotidienne et ne croise ce dernier que dans de rares situations, en violation des règles et des procédures strictes imposées par la prison. Ainsi, ce prisonnier se retrouve complètement isolé du temps naturel, soumis aux conditions d’un temps d’une toute autre nature.

En fin de compte, le prisonnier perd la notion du temps, et les heures se mesurent par les événements qui rythment sa vie et non plus par les aiguilles de l’horloge. Dans ce temps parallèle, le prisonnier ressent une aliénation à l’égard du temps réel qui continue sa marche, tandis que le temps de la captivité demeure figé et n’est perçu par le prisonnier qu’à travers quelques événements qui l’ouvrent sur le temps réel, soit par la visite, soit par les médias, moments où les deux temps se touchent temporairement. Cela engendre bien souvent douleur et aliénation pour le prisonnier, qui vit ainsi une étrangeté prolongée au fil des longues années de captivité.

Quant à l’amour, nous n’avons pas besoin de le définir : car presque tout le monde l’a vécu, compris sa signification et son impact sur l’âme humaine. Mais lorsque l’amour rencontre le temps parallèle, il devient l’événement majeur où s’entrelacent les deux temps, le temps de la captivité et le temps naturel. Par cette interaction et cette relation dialectique entre les deux temps, l’amour acquiert une signification encore plus fascinante, plus excitante et plus fantastique. Il prend une dimension plus abstraite, perdant sa coloration sensorielle immédiate. En ce sens, l’amour devient transcendantal dans ses formes les plus sublimes  et dans sa manifestation la plus pure.

Quiconque a vécu l’expérience de la longue captivité a sans doute été témoin des histoires d’amour les plus étranges et les plus belles, par leur noblesse, leur pureté et leur folie. Il se souviendra aussi des fins tragiques de certaines de ces histoires, qui donnent à l’amour une dimension dramatique. Mais il sera également témoin du miracle de la résilience des gens qui s’aiment profondément, de sa capacité à pouvoir pousser les êtres aimés à défier l’impossible et à faire naître des relations chaleureuses, nobles et belles, dont les détails sont presque mythiques.

En conséquences, la beauté de cet amour si particulier témoigne de la grandeur de la femme amoureuse. Car dans ces situations c’est la femme qui se sacrifie, endure et résiste davantage que l’homme.

Lors de mon incarcération, j’ai été témoin de dizaines d’histoires d’amour : certaines étaient banales, d’autres pouvaient être qualifiées d’ordinaires, et d’autres encore touchaient à l’amour impossible.

Dans ces amours impossibles, les relations se révèlent plus étranges et plus captivantes, laissant toujours l’observateur ébahi, comme s’il lisait un livre romantique fantastique ou regardait un film ou une série au scénario palpitant.

Or, l’intensité de ces relations ne provient pas de quelques événements dramatiques, mais de leur simplicité, de leur douleur, de leur noblesse, de leur persistance, de leur profondeur et de leur caractère exceptionnel.

Je commencerai par l’histoire du prisonnier Walid Daqqah et de son épouse Sanaa Salameh. Cette dernière a choisi de lier son destin à celui de Walid il y a plus de vingt ans, alors qu’elle savait qu’il était condamné à la prison à vie. Elle lui rendit visite pour la première fois en 1997, et c’est là, au cours de ces visites, que naquit une histoire d’amour qui, un an plus tard, se couronna par leur mariage. Cette histoire d’amour n’a cessé depuis de s’épanouir, de s’enraciner, de devenir plus éclatante, plus mûre, défiant les obstacles, quels qu’ils soient et aussi longs soient ils.

Sanaa s’était fiancée à Walid alors qu’elle n’était qu’au début de sa jeunesse. Elle ne manquait ni de beauté, ni de culture, ni d’argent, ni d’éducation, et pourtant elle choisit d’attendre Walid avec toute la force, la patience et la détermination dont elle disposait. Sur leur chemin ils virent des dizaines de libérations et d’accords d’échanges de prisonnier·es. Et chaque fois que se rapprochait la promesse d’une liberté prochaine, les vents et les tempêtes la repoussait. Malgré cela, Sanaa s’accrochait à l’espoir, malgré la durée de la détention de son mari, malgré la maladie qui frappa Walid dans ses dernières années, malgré un long chemin de souffrances fait d’isolement, de grèves, de transferts d’une prison à l’autre, de visites, de sit-in et de manifestations.

Walid m’a raconté en détail son histoire avec Sanaa et sa passion pour elle. Avec le temps, cet amour devenait de plus en plus profond. Je l’écoutais parler d’elle avec spontanéité et douceur, dans des récits sincères, sporadiques et éclatés mais intenses. À travers ces histoires, on pouvait voir un homme débordant d’amour, on était témoin de l’amour dans son état le plus pur, on le contemplait sous sa plus belle forme, dans le contexte d’une lutte acharnée. Dans ce cas précis, l’amant n’a pas besoin, comme c’est souvent le cas, de chanter la beauté des yeux, de la silhouette ou des traits de sa bien aimée ; car cet amour surgissait dans les intervalles du silence, rayonnant avec dignité entre le temps naturel et le temps parallèle.

Sanaa et Walid sont mariés depuis vingt ans, sans jamais avoir pu se toucher après le jour de leur mariage, et ils ne pouvaient se contenter de se voir toutes les deux semaines. Derrière la vitre, le temps de Walid croisait celui de Sanaa, et ils étaient liés par un lien d’amour qui traversait les murs de fer, d’acier et de ciment, ainsi que le mur du temps parallèle. Il y a quelques années, Walid a appelé Sanaa de sa prison pour lui dire qu’il devait passer des examens à l’hôpital. L’idée lui a traversé l’esprit : l’hôpital était le seul endroit où elle pourrait le voir sans entraves. Sanaa lui dit : « J’irai te voir en personne. ». Le jour j, Sanaa sortit de bonne heure, guidée par son cœur et secouée par les tempêtes folles du désir qui faisaient rage autour d’elle.

Son rêve était simple : voir Walid sans vitre ni séparation. Elle attendit dans les couloirs de l’hôpital, sentant le temps ralentir. Bientôt, la voiture de l’administration pénitentiaire arriva, transportant Walid. Elle le vit de loin, et senti son cœur bondir hors de sa poitrine en le voyant menotté aux poignets et aux chevilles, entouré de gardiens. Lui aussi l’aperçut au loin. Leurs regards se croisèrent dans le couloir. Sanaa fit semblant d’être une visiteuse ou une employée de l’hôpital. Elle s’approcha davantage de Walid, cerné par les gardiens, et fut saisie par une tempête de désir. Sa langue balbutia quelques mots. Elle le fixa, s’avança encore : il n’était plus qu’à deux pas. Elle ne put se contenir, ne pouvait résister, s’effondra sur lui et le serra dans ses bras avec passion, éclatant en sanglots. Les gardiens, déconcertés par la scène, leur laissèrent le temps d’une étreinte qui dura quelques instants, faisant échapper une part de leur désir ardent entravé durant vingt longues années.

Pour la première fois, le temps parallèle de Walid ne faisait qu’un avec le temps naturel de Sanaa. Dans cet instant fugace volé au monde du temps parallèle, Sanaa inscrivait l’événement dans la mesure de son temps ordinaire. Quant à Walid, dont le désert aride avait soudainement été arrosé d’une pluie salvatrice, son âme s’illuminait et il imprima cet instant dans son temps parallèle, ce jour-là, où il enlaça Sanaa à l’hôpital.

Walid, incarcéré depuis les années 1980, avant l’effondrement de l’Union soviétique et la chute du mur de Berlin, me raconta une autre histoire. Il y a plus de deux ans, lors d’une visite à l’hôpital, il assista à une scène étrange : toutes les personnes qu’il voyait tenaient dans leur main gauche une petite plaque d’huile, et de l’autre main, touchaient la surface de cette plaque avec leur doigt. Il ne put comprendre ce qu’il voyait, pensa qu’il rêvait… avant de découvrir que le monde avait évolué en son absence, et que cette « plaque d’huile » n’était autre qu’un nouveau type de téléphone portable avec un écran tactile.

J’ai fait la connaissance de Walid il y a seulement un an. Nous avons passé quelques mois ensemble dans la prison de Gilboa, et c’est là que j’ai appris à le connaitre en profondeur… sa culture, ses opinions politiques, sa longue histoire d’incarcération. Et à chaque étape, dans chaque récit, Sanaa était présente, elle apparaissait avec une intensité presque sacrée. Il ne se lassait jamais de parler d’elle, comme si elle était une fleur plantée au plus profond de son âme, comme si il respirait à travers les lèvres de sa bien aimée. Il ouvrait un album photo et me montrait avec émotion une photo en France, une autre en Italie, une autre encore lors d’une manifestation. Moi, je m’amusais à le provoquer, à fixer longuement une photo de Sanaa, à louer sa beauté. Il s’empressait alors de tourner les pages, et moi je souriais en me moquant de sa jalousie. À chaque visite, Walid me cherchait dans la cour jusqu’à me trouver, rien que pour me parler de Sanaa.

Un jour, il revint d’une visite et ne me trouva pas dans la cour. Il vint alors ouvrir la porte de ma chambre ; j’étais assis à mon bureau, absorbé dans l’écriture. Il tira une chaise, s’assit en face de moi, alluma une cigarette et feignit la colère. Je fis mine de m’agacer, m’interrompis, l’accueillis et lui demandai :

– « Qu’y a-t-il ? »

Il me répondit, faussement irrité :

– « Sanaa. »

– « Qu’y a t il avec Sanaa ? » repris-je.

– « Sanaa veut faire ceci… Sanaa a dit cela… »

Alors, pour le piquer, je lui lançai :

– « N’es-tu pas un homme pour décider par toi-même ? Pourquoi laisses-tu Sanaa contrôler les moindres détails de ta vie ? »

Ce jour-là, il m’a fusillé du regard, puis il s’est calmé et a commencé à me parler de Sanaa. Ses yeux brillaient, comme si la colère feinte n’était qu’un voile ténu dissimulant un amour fou pour Sanaa, une confiance aveugle en elle et une profonde admiration pour sa personnalité. Sanaa s’était complètement immergée dans le monde des prisonnier·s et connaissait mieux leurs problèmes que le mouvement lui-même, ses revendications, ses grèves, les conditions de vie en détention, etc.

Lors de la dernière grève en avril, elle était enthousiaste et avait tenté de dissuader Walid de participer au mouvement. Walid lui avait demandé :

– « Alors je vais faire grève ? »

Elle avait répondu :

– « Tu n’as pas le droit de faire grève à cause de ton état de santé. Tu as déjà participé à suffisamment de grèves pendant tes années de détention. »

Walid était revenu de sa visite et était venu me voir comme d’habitude, et cette fois-ci, il avait prévu de me parler de la position de Sanaa et de leur discussion. Pour le provoquer, j’avais demandé :

– « Quel rapport Sanaa a avec la grève ? »

Il avait répondu : « Elle est excitée. Elle a dit ceci et cela. »

J’avais rétorqué avec sarcasme : « Eh bien, tu dois faire grève avec nous, sinon tu n’as pas le droit d’exprimer ton opinion. »

Nous savions pertinemment que nous ne lui permettrions pas d’y participer à cause de sa santé fragile. Mais il s’impliqua corps et âme dans la mobilisation : il écrivit des dizaines de circulaires et de notes et organisa de nombreuses réunions de mobilisations.

Sanaa a fait de Walid un homme libre dans le monde de la captivité. Elle l’a rendu joyeux, aimable, toujours souriant. Elle fut pour lui comme un antidote, lui permettant de devenir un écrivain au style incomparable. Elle l’abreuvait de centaines de livres qu’elle s’efforçait d’apporter à chaque visite. Walid écrivait chaque jour, Sanaa était sa muse, la première lectrice qu’il avait en tête en écrivant. Il s’imposait une autocensure, sachant comment elle pensait, et s’efforçait toujours d’écrire pour l’éblouir, elle, avant tout autre lecteur.

Un jour, je le provoquai encore :

– « Je ne comprends pas pourquoi tu écris sur tout, alors que tu es avare de mots pour Sanaa. Si j’avais une épouse ou une bien-aimée, je lui écrirais tout le temps. »

Il s’emporta et jura qu’il lui avait écrit des milliers de lettres, que Sanaa les gardait et les classait dans des dossiers spéciaux.

Je ne sais pas qui a dit que l’amour est l’art d’attendre. Je crois que Sanaa se moquerait de cette définition, en disant : « J’ai trouvé une autre définition, digne d’un amour qui a dépassé la simple fièvre de l’attente. » Personne, parmi nous, ne connaît mieux qu’elle la signification de l’attente, et pourtant elle demeure ferme, campée sur les rivages du temps parallèle, guettant l’émergence de sa lune captive hors des ténèbres de cette longue incarcération.

Mon ami Allam Kaabi, lui aussi, avait une histoire dramatique où se mêlaient tous les éléments de la passion et j’allais en être témoin alors que nous étions traqués par les forces d’occupation pendant la deuxième Intifada. C’était l’été 2002, en pleine vague d’incursions et de sièges. À l’époque, Allam était fiancé à Manar. Depuis notre cachette dans la vieille ville de Naplouse, il se faufilait jusqu’à la maison de Manar, situé à quelques centaines de mètres seulement. Il y passait quelques heures avant de revenir rayonnant, épanoui comme une fleur de laurier-rose. Malgré toutes nos précautions en matière de sécurité pour entrer et sortir, Allam, avec sa nature bouillonnante, ne cessait de s’agiter et finissait toujours par trouver un prétexte pour s’éclipser et aller la voir.

Quelques mois plus tard, nous allions plonger l’un après l’autre dans le monde du temps parallèle. Là, en captivité, Manar allait devenir le phare de ses nuits noires. La sentence ne tarda pas : neuf peines de prison à perpétuité. En 2005, Allam était broyé entre les meules du temps parallèle. Il se montrait pessimiste quant à la possibilité de libération, et vivait dans le remords : comment pouvait-il enchaîner une jeune femme à son destin funeste ? Il brûlait de rage, découvrant une nouvelle facette de l’amour, transformé en un amour impossible.

Durant nos veillées nocturnes, il me parlait d’elle, me montrait ses photos, ses lettres. J’étais fasciné par ces lettres : son vocabulaire, son style littéraire magnifique, comme un souffle mesuré, presque poétique. C’étaient les lettres d’une amante qui se sacrifiait dans l’attente, sur l’autel de l’amour sacré. Je lui disais :

– « Ta fiancée sera une grande romancière, tu dois l’encourager. »

Mais Allam, bouillant, m’arrosait alors d’une pluie d’injures, s’écriant :

– « Laisse-moi tranquille, arrête avec tes histoires ! »

Ces jours-là, nous avions inventé, avec une pointe d’humour noir, un mot pour désigner les prisonniers amoureux, dont Allam faisait partie. Un terme tiré du dialecte local, « al-Barbaka », son passé « tabarbak » et son présent « yatabarbak ». Ce terme était une métaphore pour le prisonnier amoureux qui se lamente, saigne de douleur et d’oppression, et passe la plupart de ses journées dans sa coquille des heures durant, perdu dans le souvenir de sa bien-aimée et déchiré par ce qu’il devrait faire.

Bientôt, des pressions extérieures s’exercèrent sur Allam, attisant son conflit intérieur. Il voulait qu’elle reste à ses côtés, mais sa conscience le tourmentait au sujet de son avenir. Manar, de son côté, avait juré de lui rester fidèle, quel qu’en soit le prix. Pour ma part, j’ai vécu cette étape avec lui et l’ai encouragé à maintenir ses fiançailles, fort de mon optimisme quant à notre future libération. Mais, prisonnier de son pessimisme, il finit par trancher et mit fin à leur relation.

Allam continua de souffrir de cet amour en silence. Après 2005 je ne l’ai plus revu, nous ne faisions que nous écrire, et dans ses lettres il était toujours rongé de douleur, malgré les années écoulées depuis leur séparation. Il me confia qu’il avait recommencé à fumer, ce qui signifiait qu’il recevait des nouvelles qui ne lui plaisaient pas sur le plan affectif. Nous nous sommes ensuite retrouvés, mais dans des circonstances plus rudes : lors de la grève de la faim de septembre 2011, nous fûmes regroupés dans une des anciennes sections de la prison sioniste d’Aholikdar. Nous étions environ une centaine de camarades en grève de la faim, enfermés dans des cellules qui étaient toujours fermées à clé, sans possibilité de nous rencontrer ni de sortir dans la cour. Chaque fois que l’administration me convoquait pour me mettre la pression et me pousser à mettre fin à la grève, sur le chemin du retour je passais devant la porte de la cellule de Allam. Nous échangions quelques mots, nous riions, nous nous moquions.

Au quinzième jour de la grève, nous apprîmes que l’accord d’échange connu sous le nom de “l’accord Shalit” avait été signé et qu’il allait être mis en œuvre dans les jours suivants. La nouvelle nous tomba dessus comme un coup de tonnerre. Que faire ? Nous menions la grève pour libérer les prisonniers placés à l’isolement, au premier rang desquels le camarade Ahmad Sa’adat. Des rumeurs circulaient qu’ils pourraient être libérés dans le cadre de l’échange. Une partie des grévistes espérait aussi être libérée. Il y eu de vives discussions entre nous et la grève était menacée. Peu après, l’administration me convoqua de nouveau, me fit ses propositions, mais sans jamais mentionner l’accord ni la possibilité que certains d’entre nous soient libérés.

En revenant vers ma cellule, je traversais le couloir entre deux rangées de cellules. Tous criaient, me posaient des questions sur l’échange. Je passai devant la cellule d’Allam, qui était la première de la rangée, et je lui racontai ce qui s’était dit. Il restait persuadé qu’il ne sortirait pas. Finalement, nous décidâmes de poursuivre notre grève coûte que coûte. Deux jours plus tard, des officiers de l’administration arrivèrent avec sept dossiers de camarades dont les noms figuraient dans l’échange. Chacun d’entre nous espérait en faire partie, selon l’adage : “Si le ciel fait pleuvoir des dattes, ouvre la bouche.” Mais Allam demeurait pessimiste. J’étais, moi, toujours optimiste. Quelques instants plus tard, ils arrivèrent devant sa cellule et lui dirent de se préparer rapidement : son nom figurait dans l’échange. Il faillit s’effondrer de joie. Une heure plus tard, sept camarades furent libérés, dont Allam, le pessimiste. Le pessimiste était libéré, et l’optimiste restait en prison.

Deux jours après, nous mettions fin à la grève. On commença à nous transférer et à nous répartir dans différentes prisons. Cette fois, je fus envoyé à la prison d’Eshel, à Beersheba. Là, j’appris que Allam avait été expulsé vers Gaza. Le lendemain matin, un camarade me réveilla avec une petite boîte de biscuits à la main. Je pensai qu’il voulait m’en donner et je m’excusai, puis me recouchai.

Mais il me réveilla de nouveau, me montra la boîte et me chuchota : “Téléphone, téléphone.” À l’époque, je n’avais encore jamais touché un téléphone portable en prison. Le camarade installa l’appareil, relia les fils dans une manipulation compliquée, puis m’invita à parler avec ma famille. Mais qui appeler ? Je ne connaissais aucun numéro par cœur. Alors il me donna celui de Allam. Le voilà, Allam, libre, avec un téléphone à lui, et je pouvais lui parler. J’écoutai sa voix, remplie de la joie d’être enfin libre. Nous avons ri, plaisanté. Puis, du fond de son cœur, il lança : “Je vais l’épouser bientôt.” Je me réjouis pour lui.

Deux mois plus tard, Manar quitta la Cisjordanie pour un long voyage : la Jordanie d’abord, puis l’Égypte, avant d’arriver à Gaza. Là, elle célébra son mariage avec Allam. Le miracle s’accomplit : le temps reprit son cours naturel, et l’histoire connut une fin heureuse. Les années passèrent. Je l’appelais chaque fois que j’en avais l’occasion. Allam continuait de se plaindre, plus bruyant que jamais, s’en prenant à tous ceux qui l’entouraient. Je le taquinais : “Tu as obtenu ta liberté impossible, tu as retrouvé ta Manar, alors pourquoi continues-tu à te lamenter ?” À Gaza, Allam et Manar vécurent un autre temps, celui du siège et des guerres. Chaque fois que Manar tombait enceinte, elle devait se rendre en Cisjordanie pour accoucher, afin que l’enfant obtienne la citoyenneté de Cisjordanie. Voilà une des cruelles ironies du destin palestinien, une des souffrances de notre vie sous occupation.

Ainsi, l’histoire de Allam et Manar traversa trois époques :

La première, celle de l’Intifada, où l’amour se mêlait à la révolution et aux sacrifices, dans une danse incessante face à la mort. Allam échappa à la mort lors d’un affrontement armé aux côtés de son compagnon de route, Amir Dweik. Le général écrivit alors avec son sang sur le mur, sa célèbre phrase : “Restez fidèles à votre serment.” Un message pour qui voulait l’entendre : à ses camarades, à son peuple, peut-être aussi à sa Manar, restée, elle, fidèle au serment.

La deuxième époque, celle du temps parallèle de la prison, où l’amour vécut des heures tendues et douloureuses. Là, Manar devint son unique sainte.

La troisième époque, celle où l’amour embrasse la liberté, mais sous le sceau du siège et de la fumée des guerres sur la terre de la fière et inébranlable Gaza.

C’est à ce moment là que naquirent Oussama, puis Naïa, et, lorsque Manar était enceinte de leur troisième enfant, Ahmad, ‘Allam “se lamentait” encore, se plaignait de sa situation matérielle difficile. Cette fois, il ne pouvait pas la faire voyager jusqu’en Cisjordanie. Il dit en riant : “Je l’emmènerai à l’hôpital, puis je prendrai la fuite !” Ahmad naquit. Un jour, je demandai de ses nouvelles, et il m’injuria en retour. J’éclatai de rire : “’Allam ne changera jamais, il restera un raleur, et à Gaza il se disputera avec tout le monde.” Quant à Manar, la fille de la ville, qui avait aimé le garçon des ruelles et des camps, elle ne parvint pas à apprivoiser Allam. Peut-être le voulait-elle ainsi, tel qu’il était. Peut-être avait-elle aimé en lui son vacarme, sa révolte, sa simplicité, sa fougue permanente. C’était un amour à la manière palestinienne, plein de douleurs et d’ironie. Une fois de plus, la femme remportait la bataille.

L’histoire de Khaled al-Halabi et Claire, a une saveur différente. Leur relation commença en 1999. Durant la deuxième Intifada, elle fut ébranlée par la vie de clandestinité de Khaled. Il refusa d’associer le destin de Claire au sien, conscient de ce qui l’attendait en cas d’arrestation. En 2002, Khaled fut arrêté. Leur relation dura encore deux ans, puis se rompit. Il fut condamné à vingt-huit ans de prison. Huit années plus tard, en 2012, leur relation repris, à l’initiative de Claire, qui avait lié son destin à celui de Khaled, quel qu’en soit le prix.

Au fil de ces cinq années de relation, Khaled, connu pour sa férocité et sa colère, allait changer. Petit à petit, Claire l’adoucit. Il devint un amant silencieux, paisible, rêveur. Il ne se lassait pas de parler de Claire, qui habitait chaque cellule de son corps, avait conquis son âme, atténué sa fureur et sa rage, et l’avait changé en un amoureux rêveur et lucide.

Khaled me raconte, à chaque rencontre, l’histoire de Claire. Chaque fois, il se remémore leur histoire comme si c’était la première fois qu’il me la racontait, animé d’un amour aussi farouche que tenace. Ses yeux pétillent à chaque fois qu’il évoque sa bien aimée. L’amour l’a cuisiné à feu doux, l’a rendu plus pur, plus joyeux et sur de lui.

La nouveauté, avec Khaled et Claire, fut cette décision courageuse de se fiancer alors qu’ils était en captivité. Les deux échelles de temps se sont alors embrassés sur les rives de l’impossible, refusant que la prison ne trouble le bonheur palpitant de leur amour. Khaled sera libéré dans douze ans, mais dans les jours qui viennent, Khaled et Claire scelleront leur union par le mariage religieux, défiant la situation qui leur est imposée. Khaled rêve qu’un jour Claire lui accorde la chance d’avoir une fille qu’iels appelleront Kenzi. Dans notre monde parallèle, Kenzi existera déjà, bien avant sa naissance. Khaled exige même que l’enfant soit une fille, et Claire, avec patience et tendresse, accepte de remettre ce caprice aux miracles qu’engendre l’amour impossible.

Puis,  nous avons été témoins d’un stratagème qu’aucun être humain n’avait connu : Khaled réussit à faire sortir clandestinement la semence qui porterait Kenzi à la vie. Elle fut soumise à des tests de laboratoire pour en vérifier la viabilité, puis fut conservée, comme suspendue dans le temps, en attendant le mariage. Ensuite seulement, elle serait implantée dans l’utérus de la mère. Ainsi, l’amour à la palestinienne défiait une nouvelle fois l’impossible, et triomphait ; ainsi tombait une nouvelle pierre de la forteresse « d’Israël ».

Quiconque connaît Khaled de près sait que sa vie n’était faite que de deux couleurs : le noir et le blanc. Mais grâce à Claire, Khaled est devenu une mosaïque éclatante de couleurs. Quelle grandeur a la femme, quand elle élève son bien aimé et le refaçonne de nouveau ! Lorsque Khaled entame une conversation téléphonique avec Claire, avant l’appel il est comme un désert aride ; mais après, il en ressort verdoyant comme un jardin, fleuri comme un verger, souriant comme le soleil, pur comme un ciel d’avril.

Déjà, nous l’appelons en riant « le père de Kenzi ». Et lui nous écoute, rêveur, projeté vingt ans plus loin, imaginant Kenzi devenue une jeune fille belle et libre, tandis qu’il serait un vieil homme qui ne pourrait rien lui interdire, et qu’elle sortirait malgré lui pour rejoindre son amoureux. Parce que Khaled vit cette histoire comme si elle était déjà réalité, son irritation monte, il commence dès maintenant à se préparer à ce scénario. Attendons de voir ce que fera jaillir de son chapeau magique l’amour du temps parallèle. Une fois encore, c’est la bien-aimée, et non l’amant, qui porte le miracle : car c’est dans cette femme amoureuse, aux rivages du temps parallèle, que se concentre toute la majesté et la beauté du monde.

Avec Salah et Shirin, une autre histoire tout aussi magique se dessine. Je me souviens de Salah jeune homme, grand, plein de santé, arpentant toujours la place de la Manara à Ramallah, inséparable de ses amis. Quant à Shirin, je la revois lycéenne, parfois de passage à l’université avec ses sœurs, où nous la taquinions un peu. Elle grandit, entra à l’université ; vint le temps de la seconde Intifada, et Salah devint un fugitif poursuivi par l’occupation. Entre eux naquit alors un amour, un amour qui luttait pour survivre sur les rives de la révolte, du combat et du danger.

En 2004, Salah fut grièvement blessé à la jambe, puis arrêté. Il entra dans la prison et son temps parallèle, condamné à quinze ans. Shirin refusa de l’abandonner : il lui proposa de le laisser et de refaire sa vie, elle rejeta cette idée et choisit d’attendre. Leur relation fut scellée par un mariage à la manière du temps parallèle. Les années passèrent, Salah ne fut jamais inclus dans les accords de libération. Il ne resta aux deux amants que la patience et l’attente. Nous l’appelions déjà Abou Ali, alors qu’Ali n’était pas encore né. Aujourd’hui, nous l’appelons toujours Abou Ali, et Ali a deux ans. Comment le miracle eut-il lieu alors qu’il est encore derrière les barreaux ? C’est Shirin qui fit de ce rêve une réalité : elle décida de lui offrir un enfant. La semence fut sortie clandestinement, et après fécondation et elle lui offrit ce fils, Ali, paré d’amour et symbole d’une fidélité éternelle. Qu’aucun lecteur ne s’étonne de ces étrangetés de notre monde parallèle, au cœur même de l’oasis démocratique qu’est « Israël », dont les dirigeants aboient nuit et jour à la gloire de leur civilisation.

Une fois encore, c’est la femme qui triomphe : car dans la femme libre se concentre toute la majesté et la beauté du monde.

Quant à mon cher ami Nader Sadaqa, son histoire est l’une des plus étranges de ce monde parallèle. Je connais Nader depuis plus de vingt ans, j’ai partagé ses histoires d’amour, ses élans passionnés de jeunesse à l’université et leurs folies, puis son parcours de lutte et de clandestinité au temps de la seconde Intifada, jusqu’à ce monde parallèle de la captivité. Cette année, il panse ses blessures en se consacrant entièrement au travail et au militantisme carcéral, lui qui purge 6 condamnation à perpétuité.

L’an dernier, à la prison de Gilboa, alors que nous préparions la grève d’avril, il me confia distraitement, à la faveur d’un silence, qu’une jeune Jordanienne lui avait écrit une longue lettre pour le rencontrer. Il la décrivit comme « folle » et feignit l’indifférence. Je le regardai du coin de l’œil, lui souris, et lui soufflai : « Cette folle sera ton destin ». Il répondit à voix basse : « Tu rêves ». Je repris : « Je te connais mieux que ta mère ». Puis nous oubliâmes l’affaire, absorbés par la grève et ses péripéties.

Après la grève, lors du transfert massif vers le sud, je fus envoyé à la prison de Ramon. Deux semaines plus tard, Nader me rejoignit. Là, il contacta sa famille et des amis, et découvrit qu’une jeune femme le recherchait depuis trois ans. Elle avait remué ciel et terre : ambassades, sites internet, anciens prisonniers, organisations de droits humains… Mais Nader persistait à faire semblant d’être indifférent.

Durant une mission d’un mois dans un autre quartier, Thair, le secrétaire de l’organisation en prison, vint me voir lors de sa tournée hebdomadaire dans les cellules et me lança, moqueur : « Tu n’as pas entendu les dernières nouvelles de Nader ? » Je répondis avec indifférence : « Non, quoi donc ? » Il répliqua d’un air rusé : « Il est tombé amoureux ». Je feignis la colère : « Est-ce le moment de ses amourettes ? A-t-il oublié qu’il retournera bientôt à Gilboa ? S’il s’attache à elle, il oubliera tout le reste ! » Thair sourit malicieusement : « Eh bien, écris-lui une lettre ». J’éclatai : « Que pourrais-je bien écrire à ce fou ? » – « Écris-lui n’importe quoi », répondit Thair.

Je pris une petite feuille de sa main, sans trouver quoi dire, si ce n’est ce court vers : “Méfie-toi de la morsure de l’espoir blessé.”

Un mois plus tard, de retour dans la section, je retrouvai Nader, et je devinais en lui un bourgeon prêt à éclore. Il se mit à me parler de Dana, une journaliste qui avait lu un article à son sujet dans un journal, lors d’un séjour en Égypte. Elle s’était éprise de son histoire, quelque chose de beau avait palpité en elle. Elle l’avait recherché sur Internet, avait trouvé sa photo, des informations, des rapports. Et là, tout prit sens pour elle : elle l’aima, à travers l’alchimie du nom, du visage et du récit. Son cœur lui souffla : « Nader est ton destin, c’est lui que tu cherchais ».

Pendant trois ans, elle bouleversa sa vie à sa recherche : elle lui écrivit, sans que la plupart de ses lettres n’arrivent, contacta ambassades et organisations, suivit ses traces. Elle ne se comportait pas en journaliste, mais en amoureuse. Elle poursuivit son fil, avec l’aiguille et le fil, jusqu’à apprendre qu’il se trouvait à Ramon, et qu’elle avait la possibilité de l’appeler.

À ce moment, elle en devint folle : elle multiplia les appels aux proches et amis jusqu’à réussir enfin à entendre sa voix. Elle rit, il la traita de « folle », elle éclata de rire de plus belle, et, dès le premier appel, elle lui avoua son amour. Il lui expliqua leurs conditions, tenta de la dissuader, mais elle refusa, s’accrocha à lui davantage encore, et lui dit : « Je t’attendrai jusqu’à la dernière seconde de ma vie ».

Nader me demanda, après m’avoir raconté cette histoire, ce que j’en pensais.

Je lui répondis ironiquement : « Tu connais mon avis depuis le début. »

Il répliqua avec sarcasme : « Tu délire. »

Je lui dis : « Tu finiras par l’aimer. » Puis j’ajoutai : « Pour ma part, je n’ai confiance ni respect que pour ce genre de femmes. »

Alors, Nader abdiquât et me dit : « Viens avec moi. »

Nous entrâmes dans sa chambre, nous étions seuls. Il sortit une enveloppe composée de six feuillets : c’était une lettre qu’il lui avait écrite au cours des jours passés.

Il me dit : « Lis. »

Je commençai à lire la lettre. Je n’avais jamais lu de ma vie une lettre d’une telle éloquence, d’une telle sincérité, d’une telle profondeur et d’une telle chaleur humaine… Une lettre où l’amour se mêlait à la révolution, à la philosophie, à la littérature et à la poésie. Il y expliquait sa situation, essayant de la repousser, de freiner l’élan de sa folie.

Je lui demandai : « Où est l’ébauche de la lettre ? »

Il me répondit : « C’est l’ébauche. La lettre, je l’ai écrite telle quelle. »

Je lui dis : « Dana sera transportée de joie en la recevant. Jamais je n’ai lu une lettre d’une telle profondeur. »

Nader garda le silence, puis s’écria :

« Tu crois que c’est aussi simple ? Comment pourrais-je feindre l’amour ? Tu connais les détails de ma vie. Comment pourrais-je aimer une jeune femme que je viens à peine de rencontrer ?! »

Je lui répondis : « Dana appartient à cette catégorie de femmes qu’il est rare de rencontrer. Ces femmes-là, avec leur folie, leur pureté et leur fidélité, tu les vois émerger en chaque époque et en chaque lieu, se consacrant à quelque chose de plus grand que ce que connaissent les humains. Et par-dessus tout, elle te mérite comme une récompense. »

Nader se tut, et je sentis qu’il avait besoin d’entendre ces mots pour se soulager.

Je lui dis encore : « Quant à ta lettre, elle est magnifique, même si tu étais troublé et bouleversé en l’écrivant. Je suis sûr qu’un jour tu lui écriras des choses que tu n’as jamais écrites à aucune autre femme. »

À notre sortie dans la cour, je le pris par le bras et lui dis, avec un mélange d’ironie et de malice :

« Cette jeune femme est formidable : elle a bouleversé ton monde pendant trois ans, t’a cherché dans les décombres de ta vie jusqu’à te saisir par la manche, puis tu a tenté de masquer ton visage derrière des masques, et peu à peu elle s’est mise à t’ôter ces masques l’un après l’autre, jusqu’à te faire tomber amoureux d’elle. »

Nader sourit largement, et se contenta de se taire.

Dans ce désert, il avait trouvé une amante enfiévrée. Il l’avait d’abord prise pour un mirage, mais elle était bien réelle, ce n’était pas une illusion. Son parfum avait carressé son nez de loin, elle avait fait tomber la pluie sur son désert, et bientôt ses fleurs s’étaient épanouies au plus profond de son cœur.

Entre-temps, le nom de Nader fut inscrit pour un transfert vers « Gilboa ».

Je sentis qu’il voulait rester, afin de garder le contact téléphonique avec Dana.

Je lui dis : « Ce n’est pas grave. Retourne à ta mission dans le Nord. Je suis sûr que tu lui écriras de là-bas les plus belles lettres, et elle, elle t’écrira les plus merveilleuses en retour. Car les paroles échangées au téléphone s’évanouissent dans l’air, tandis que l’écriture demeure. Un jour, les gens les liront. Elles auront leur place dans l’histoire de la littérature des prisons. »

Encore une fois, il faut dire que, dans ce cas, l’amour est l’un des noms de code de la femme, et non du prisonnier amoureux.

Les gens n’ont cessé de chanter la gloire des prisonniers, louant leur résistance légendaire, mais nous oublions l’autre moitié de la lune. Nous oublions, ou nous feignons d’oublier, de mentionner ces femmes saintes qui attendent en silence et avec patience aux lisières du temps parallèle.

Elles sont emprisonnées deux fois : une première parce qu’elles ont lié leur destin à celui de prisonniers qui vivent la liberté et un rêve impossible ; une seconde parce qu’elles résistent à tous les défis de ce monde, s’offrant elles-mêmes sur l’autel d’un amour sacré.

Quant au prisonnier, il n’a pour particularité que d’être prisonnier. Il ne paie pas le prix de l’amour comme la femme le paie. Nous pourrions raconter des centaines, voire des milliers de cas similaires, d’épouses et de fiancées de prisonniers, tout au long de l’histoire de l’expérience carcérale palestinienne.

Ces femmes ne sont pas des amatrices, ni des aventurières. Il ne s’agit pas simplement de compatir avec un prisonnier, ni de partager son combat national. La question est bien plus profonde : elle exprime un haut niveau d’implication dans la lutte de notre peuple pour la liberté. Elle témoigne de formes uniques d’amour, peut-être inconnues ailleurs, surtout dans leurs aspects difficiles, rudes et dans leur dimension exceptionnelle.

Notre histoire arabe a conservé les récits de Qays et Layla, de Kuthayyir et ‘Azza, de ‘Antara et ‘Abla, de Jamil et Buthayna. La critique littéraire arabe s’est penchée sur les amours de Wallada bint al-Mustakfi avec Ibn Zaydun, alors qu’elle vivait dans le palais luxueux de son père, se plaignant dans ses poèmes de la brûlure du désir pour lui qu’elle n’avait pas vu depuis quatre mois.

Que dira donc Sanaa Daqqah en lisant ces vers et les commentaires des critiques ?

L’histoire littéraire se soucie de rapporter les amours aristocratiques et libertins dans les palais des califes, des princes et des sultans ; la critique se passionne pour l’art de décrire les lèvres, les yeux et les jambes dans la poésie et la prose arabes. Mais nul ne pense à décrire la splendeur, la pureté et la fidélité de ce type de femmes amoureuses, comme Sanaa, Manar, Claire, Shirin, Dana, et des centaines de semblables, qui incarnent l’amour dans toute sa beauté.

L’histoire des mythes nous a transmis les récits des déesses de l’amour et de la beauté des peuples anciens : Ishtar, Vénus, Aphrodite… Elles étaient d’abord des femmes amoureuses et inspiratrices, avant d’être mythifiées. Que dirons-nous alors de ces « déesses » bien réelles, ces femmes qui ont écrit pour nous des pages éclatantes dans l’histoire de l’amour, de la fidélité, de la loyauté, du sacrifice et de l’attente sublime, aux confins du temps parallèle ?

Ce genre de femmes, Ibn Hazm n’en a pas imaginé dans “Le Collier de la colombe”.

Ce modèle féminin est rare, il reflète la beauté de l’âme humaine que la technologie, la culture consumériste et le mauvais goût ont effacée à notre époque. Comment alors décrire ce type de femmes, qui incarnent le sens de l’amour dans toute sa beauté et sa sacralité ? Devons-nous parler de leurs yeux, de leur silhouette, de leurs cheveux ? Ou louer leurs exploits et leur résistance ? Ou nous contenter de slogans creux d’hommage ?

Alors, que la littérature arabe commence à forger de nouveaux vocables dignes de cette grandeur, pétrie de fierté, d’authenticité et de pureté. Car ce type de femmes, empreint de spontanéité, de loyauté et de raffinement, incarne l’essence même du véritable amour, qui revêt une signification abstraite, non charnelle, sans rapport avec les expériences amoureuses ordinaires.

C’est un amour qui traverse les époques, les religions, les murs, l’impossible.

L’une des formes les plus difficiles, les plus folles, les plus profondes, les plus pures et les plus fidèles de l’amour.

Et ce genre de femmes n’a pas besoin d’éloges. Elles n’ont besoin de personne pour leur apprendre le sens de l’amour, car elles en incarnent tous les aspects.

Elles ne reprochent rien au temps, ne regrettent pas leur choix, ne se lamentent pas sur leur sort, ne feignent pas la singularité, ne sont pas séduites par l’apparence, l’argent, la célébrité ou la gloire.

Ce sont des femmes qui ne se plaignent pas. Tu les trouves instruites, cultivées, belles, travailleuses. Pourquoi donc ne profitent-elles pas des plaisirs de la vie ? Qu’est-ce qui les pousse à lier leur destin à un sort si cruel ?

Elles agissent simplement avec la spontanéité du soleil et de la nature : c’est le sens esthétique de la vie, quelque chose que les humains ne comprennent pas.

On dira d’elles qu’elles sont rêveuses, folles, aventurières. On dira aussi des mots louant leur fermeté et leur bravoure. Mais en tout état de cause, aucune ne se souciera de ce qu’on dira d’elles. Car dans leur amour, chacune est comme une fleur qui se referme sur elle-même, conservant en elle son parfum et son arôme. Elles touchent un monde invisible : le monde de l’amour sacré. Ainsi, elles auront élevé l’amour au rang de majesté et de noblesse, la plus haute forme de l’amour.

Les mères et les pères des prisonniers se plaindront, les malveillants décocheront leurs flèches, et ils diront : « Elle a vieilli, son charme et sa beauté se sont évanouis. »

Ils diront : « Elle n’est plus capable d’enfanter. »

Mais ils ne diront pas : « Le prisonnier a vieilli, son corps s’est affaissé, les maladies l’ont rongé. »

Et encore une fois, pour la millième fois, la femme sera injustement jugée. On ne la comprendra jamais.

Alors, dans ce cas, que tombent les hommes, et que vivent les femmes.

Car ce type de femmes, nul ne peut les comprendre en profondeur si ce n’est les mystiques, à la manière d’Ibn ‘Arabi. Ils verront que l’amour est en elles dans toute sa pureté, sa splendeur et sa douceur.

On pourra alors leur appliquer ces mots d’un mystique :

« Le verre s’est amolli, le vin s’est figé, si bien qu’ils se sont confondus et qu’on ne pouvait plus les distinguer : c’était comme du vin sans verre, et comme un verre sans vin. »

Ainsi se concrétise l’amour de la femme.

Et comme l’a dit Fernando Pessoa : « Penser, c’est ne pas savoir comment pratiquer le calme. ». Avec ce type de femmes, on peut dire : « Aimer, c’est savoir comment pratiquer le calme. »

En toute circonstance, les centaines de femmes de prisonniers forment une part essentielle de l’histoire palestinienne, avec ses douleurs, ses sacrifices, sa culture de résistance. Par cette forme d’amour résistant, nous marquons des points contre l’occupation, nous dévoilons le mensonge de ses prétentions de civilisation et de progrès. Ainsi, nous exprimons la noblesse de notre lutte, et nous faisons de l’amour une de nos armes pour défendre notre droit à l’existence.

Jusqu’à ce que le monde du temps parallèle se brise et que l’amant sorte de l’obscurité, la femme amoureuse continuera d’attendre, aux lisières du temps parallèle, l’éclosion de sa lune captive, pour qu’elle illumine son ciel. Alors, elle aura remporté deux victoires par son amour : la première, en maîtrisant l’art de l’attente ; la seconde, en retrouvant son amant sous le soleil. Et elle se sera ainsi assise sur le trône de l’amour, pour l’éternité.

Signé : Un des principaux dirigeants du mouvement national captif, responsable de la branche du FPLP dans les prisons de l’occupation.


En savoir plus sur Samidoun : réseau de solidarité aux prisonniers palestiniens

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