Journée des prisonnier·es palestinien·nes 2026 : “De la Prison à l’Exil : Nael Barghouti, un Combattant de la Liberté”
Dans le cadre des mobilisations autour de la journée des prisonnier·es palestinien·nes du 17 avril, Samidoun Paris Banlieue vous propose de retrouver des traductions inédites de textes écrits par les prisonnier·es palestinien·nes et déjà disponibles au format papier sur les stands que nous tenons lors des évènements auxquels nous sommes invité·es.
Pour continuer cette série, après les traductions des textes de Walid Daqqah, Zakaria Zubeidi , Abdel Nasser Issa, et Kamil Abu Hanish, nous vous partageons ci dessous une interview du combattant et ancien doyen des prisonnier·es Nael Barghouti, libéré en février 2025 dans le cadre de l’accord d’échange Toufan al-Ahrar, arraché par la résistance palestinienne et la fière et digne population de Gaza, après 45 ans d’incarcération dans les prisons sionistes.
Nael Barghouti est né dans la ville de Kobar le 23 octobre 1957. Il est arrêté en 1978 et condamné à la réclusion à perpétuité plus 18 ans de prison supplémentaires. Au cours de cette première incarcération il passe 34 ans sans interruption dans les prisons coloniales. Au cours de ces longues années d’emprisonnement, les autorités sioniste ont refusé de le libérer au cours des nombreux accords d’échange qui se sont succédé avant 2011.
Le 18 octobre 2011, dans le cadre de l’accord d’échange Wafaa al-Ahrar, il est libéré aux côtés de centaines de prisonnier·es, dont son compagnon, Fakhri Barghouti. Après sa libération, il a épousé Iman Nafeh.
Le 18 juin 2014, les autorités sionistes l’arrêtent de nouveau et prononcent une peine de 30 mois de prison contre lui. Après avoir purgé sa peine, elles rétablissent sa peine précédente, (perpétuité + 18 ans). Comme lui, plusieurs dizaines de prisonniers libérés lors du même accord d’échange ont été réarretés et condamné à leurs peines initiales. Pour la majorité, des peines à perpétuité.
En 2018, Saleh Barghouti, son neveu est assassiné par les forces d’occupation, et son frère Asim ainsi que beaucoup d’autres membres de sa famille sont arrêtés. Deux maisons familiales, sont détruites par l’armée sioniste, dans le cadre de la politique de punition collective contre les familles et proches des prisonnier·es, des militant·es et résistant·es.
Au cours de l’année 2021, Nael Barghouti a fait face à la mort de son frère, Abu Asif. L’occupation ne lui a pas permis de lui dire adieu, tout comme cela c’était passé lors de la perte de ses parents.
En mars 2024, les forces d’occupation arrête sa femme, Iman Nafeh, prisonnière libérée, incarcérée pendant 10 ans dans les prisons sionistes, et la transfèrent en détention administrative pour une durée de 4 mois. Sa sœur unique, Hanan Barghouti, est toujours en détention administrative. Elle a été incarcérée trois fois depuis le 7 octobre.
Le 27 février 2025, Nael Barghouti a été libéré dans le cadre de l’accord d’échange Toufan al-Ahrar puis déporté en Égypte avant de s’installer finalement en Turquie. Depuis sa libération, il a multiplié les interventions et interviews, adressant par exemple son soutien aux prisonnier•es de Palestine Action en grève de la faim dans les prisons britanniques.
PS : Cette traduction a été faite par des militant·es, en utilisant des outils de traduction automatique, et comporte forcément des erreurs. Nous en sommes désolé, et vous invitons à nous contacter à cette adresse si vous êtes arabophones et souhaitez nous aider à traduire des textes de l’arabe au français : samidoun.rp@gmail.com
POUR LIRE LE TEXTE ORIGINAL EN ARABE
Nous vous partageons ce texte sous la forme d’un pdf, librement téléchargeable ici :
TELECHARGEZ LA TRADUCTION FRANCAISE
De la Prison à l’Exil :
Nael Barghouti, un Combattant de la Liberté
Depuis plus de trois semaines, nous essayons de contacter le prisonnier libéré Nael Barghouti, celui qui a subit la plus longue durée d’incarcération dans l’histoire du mouvement des prisonnier·es palestinien·nes, afin d’organiser avec lui une interview où il reviendrait sur ses 45 ans passés dans les prisons sionistes. Il a été arrêté puis emprisonné une première fois en 1978, pendant 18 jours, puis une deuxième fois le 4 avril 1978, jusqu’à sa libération dans l’accord Wafaa al-Ahrar en 2011. Il a de nouveau été arrêté le 18 juin 2014, après une courte période de liberté, pour n’être libéré que récemment, le 27 février 2025, dans le cadre du dernier échange de prisonniers, assorti d’une déportation hors de la Palestine. Il fut ainsi expulsé vers l’Égypte, où il resta environ deux mois, avant de rejoindre la Turquie.
L’entretien s’est déroulé en deux étapes : la première alors que Nael Barghouti attendait son transfert, depuis un hôtel en Égypte, vers la Turquie ; la seconde après son arrivée en Turquie. Dans les deux cas, il était en train de s’initier aux moyens de communication modernes, comme l’application Zoom.
Le prisonnier libéré Nael, ou « Abou al-Nour » comme l’appellent ses camarades, nous a parlé de la réalité des prisons depuis le 7 octobre 2023, ajoutant à son récit une lecture politique de la situation de la cause palestinienne et de l’avenir de la lutte de libération nationale.
Cet entretien survient dans une période de génocide mené par l’ennemi sioniste contre notre peuple palestinien où qu’il se trouve, et qui inclut également l’offensive sans précédent contre les prisonnier·es palestinien·nes, transformant les prisons en un champ de bataille central, parallèlement aux campagnes d’arrestations, de tortures et de mauvais traitements. Depuis le début de l’agression en octobre 2023, l’occupation israélienne a intensifié sa violence dirigée contre les corps des prisonnier·es, les dépouillant de tous les droits et acquis arrachés aux prix de décennies de lutte, transformant la réalité carcérale en enfer, comme le décrivent les détenus eux-mêmes. Cela a conduit au martyre d’au moins 78 prisonniers identifiés, sans compter la propagation des maladies, la répression, la torture et la famine systématique.
Malgré cette réalité douloureuse, Nael Barghouti insiste sur ce que de nombreux combattants et combattantes ont déjà affirmé : la quête de la liberté est un sentiment collectif, indissociablement lié aux autres. Comme il le dit :
« L’objectif du peuple palestinien est un, c’est la libération et l’émancipation, donc la liberté. »
Guerre contre les prisonnier·es
Parle-nous de ta longue expérience en détention : quelle était la réalité dans les prisons avant le 7 octobre et comment les choses ont-elles changé après cette date ?
Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux. Le mouvement des prisonnier·es avait, avant Toufan Al Aqsa, réussi à arracher, par de longues luttes, plusieurs acquis qui avaient amélioré, dans une certaine mesure, les condition d’incarcération dans les prisons sionistes. Ces acquis avaient été gagnés pour alléger le fardeau des prisonnier·es, de leurs familles et de la dure réalité de la captivité. Rien de cela n’aurait été possible sans affrontements ni batailles. Il s’était ainsi formé parmi les prisonnier·es une ligne de conduite visant à préserver leurs acquis et ceux de leurs prédécesseurs, en attendant la libération.
Avant le 7 octobre, l’ennemi cherchait à apparaître comme un « État démocratique » selon les standards européens ou occidentaux. Il nous imposait des restrictions et ne nous permettait que le strict minimum, mais même ce « strict minimum » ne plaisait pas aux haineux du régime. Les prisons n’ont jamais été, contrairement à ce que véhicule la propagande sioniste, des « camps d’été ». Nous n’étions pas en colonie de vacances. Ceux qui disent cela, ou qui le répètent, se bercent d’illusions d’un côté et trompent les gens de l’autre. La captivité reste la captivité : même si tu étais entouré d’un champ de fleurs, tu resterait dans un lieu clos, privé d’air, de liberté, de mouvement, de famille.
Avec le temps, le racisme s’est accentué dans les prisons. Il en est venu à dominer chaque aspect de nos vies, comme le sionisme religieux a gagné en puissance aux États-Unis, et comme l’arrogance américaine s’est infiltrée dans l’occupation, jusqu’à ne plus se soucier ni de son image dans le monde ni de sa réputation. L’arrogant ne se soucie ni du droit international ni de l’ordre juridique interne à son régime. Rappelons les manifestations liées à la « réforme judiciaire » en Israël il y a environ deux ans : ce même système judiciaire, qui garantissait un minimum d’ordre et régulait aussi bien les geôliers que l’État, fut attaqué directement par les voix protestataires, y compris les tribunaux et la Cour suprême.
Beaucoup de juges sont comme une bague au doigt des geôliers : ils s’identifient à eux, ferment les yeux sur toutes leurs violations et, parfois, leur donnent même une légitimité par le biais de certaines lois.
J’ai moi-même porté plainte contre l’administration pénitentiaire, par l’intermédiaire d’avocats. Nous avons obtenu quelques succès, limitant certains abus, mais dans bien d’autres domaines nous avons échoué — notamment en ce qui concerne les coups, la saleté ou les humiliations.
Avec l’arrivée au pouvoir des courants racistes les plus haineux lors des élections israéliennes, la répression s’est accentuée contre les prisonnier·es. Nos acquis ont été balayés, et l’incitation à la haine était au coeur de la politique de l’ennemi. Même avant Toufan Al Aqsa, les autorités pénitentiaires avaient commencé à réduire nos droits : par exemple, elles avaient tenté de limiter le temps de douche à seulement quatre minutes, mais la mobilisation collective des prisonniers avait mis fin à cette mesure.
Lorsque Toufan Al Aqsa a éclaté, l’état d’urgence et les décisions politiques se sont imposées. Les prisonnier·es palestinien·nes se sont retrouvé soumis·es à des lois d’exception appliquées par des racistes haineux, dirigés par un extrémiste dont je ne citerai pas le nom, car ce n’est pas un être humain digne de mériter un nom, qui a supervisé la mise en œuvre de ces lois. Sous ce régime, les prisonnier·es ont été soumis·es à un supplice quotidien : coups de matraque, morsures de chiens, gazage, fouilles à nu, tortures, et toutes les pratiques qu’a pu inventer l’histoire des régimes dictatoriaux et racistes. On y retrouvait l’arrogance brutale des camps nazis en Allemagne et les méthodes d’Abu Ghraib en Irak. Les geôliers sionistes les ont toutes reprises et appliquées sur les prisonnier·es palestinien·nes.
Malheureusement, ces vagues de violence se distinguent par la participation active de nombreux gardiens « issus de nos rangs » (palestiniens de 48). Chez eux s’est manifestée une haine inhumaine incroyable. Si nous devions appeler cela de la bassesse, alors même la bassesse se laverait de leurs actes. Ils se sont surpassés dans la torture, sortant du cercle de l’arabité et de l’humanité, sauf pour les rares qui n’avaient pas rejoint l’armée d’occupation.
Le 7 octobre, je me trouvais dans la prison de Beitunia, qu’eux appellent « Ofer », en mémoire d’un officier tué lors d’une opération de résistance palestinienne. Mais moi je l’appelle Beitunia, parce que je refuse leurs appellations. Le jour du Déluge, ils ont attaqué tous les prisonniers, confisqué tout ce qu’ils possédaient dans leurs cellules et les ont laissés, comme on dit, « à même le sol ». Seules quelques radios introduites clandestinement sont restées, et c’est par elles que nous avons pu continuer à suivre et à communiquer avec le monde extérieur.
Une campagne de représailles féroce a alors commencé dans les prisons, notamment à Gilboa et surtout dans la prison du Naqab. Elle a été menée par l’un de ces directeurs haineux, un mercenaire arabe, qui, avec les autres gardiens, a utilisé toutes les formes de violence : coups, confiscation des biens, coupure de l’eau.
Aujourd’hui, aucun prisonnier palestinien n’accepte l’idée de coexister avec eux. Même ceux qui soutenaient autrefois Camp David affirment qu’il est impossible de cohabiter avec ces gens.
Après Beitunia, j’ai été transféré à Gilboa, où j’ai passé le plus clair de mon temps, puis à Shatta, avant de revenir à Gilboa, jusqu’à ma libération. Ce parcours a duré plus d’un an, durant lequel j’ai été témoin de tout ce qui s’est passé, pour mes camarades, pour moi-même, pour ceux qui m’avaient précédé comme pour ceux qui sont venus après moi.
Quels sont les objectifs de l’occupation à travers les changements dans la réalité des prisons après le 7 octobre ?
Ils veulent terroriser les générations à venir afin qu’elles n’entrent pas dans la lutte. Cela est évident dans leurs menaces, depuis l’enfant arrêté jusqu’au prisonnier condamné à perpétuité. Chaque composante de notre peuple, dans les villages, les camps et les villes, doit souffrir : tel est leur slogan et tel est leur plan, pour maintenir le peuple palestinien épuisé, terrifié et effrayé par la lutte. Ainsi, l’emprisonnement, la détention administrative et les jugements qui ne reposent sur aucun système juridique deviennent des outils pour freiner la lutte palestinienne. Mais je pense qu’ils ont échoué dans cet objectif.
À mon avis, l’augmentation du nombre de détenus n’est rien d’autre qu’une tentative de libérer le plus grand nombre de prisonniers récemment arrêtés, afin de contourner les prisonniers condamnés de longue date. Quand on dit qu’il y a 15 000 prisonniers palestiniens ou 20 000, cela signifie en réalité qu’un grand nombre d’entre eux ont été arrêtés pour les humilier, et seront relâchés en échange de prisonniers sionistes lors d’accords d’échange, ce qui permet d’éviter de libérer ceux dont la libération est réclamée parmi les condamnés à de lourdes peines.
Pour poursuivre ce dont nous parlions, racontez-nous la nature de la violence dans les prisons. Comment cette violence a-t-elle évolué après le 7 octobre, sachant qu’elle a conduit au martyre de dizaines de prisonniers ?
Depuis le 7 octobre, le geôlier a le même pouvoir qu’un directeur de prison, même s’il est très jeune. Le médecin, par exemple, s’il voulait exercer le strict minimum de sa profession médicale, comme donner un médicament à un prisonnier malade, pouvait se voir opposer un veto par n’importe quel gardien. Entre le 7 octobre et ma libération en février 2025, aucun prisonnier n’a reçu le moindre comprimé pour soulager sa douleur. Nous entendions toujours : « il n’y a pas de médicaments » ou « non ». Les ordres des officiers stipulaient de ne pas appeler l’infirmier ou le médecin, sauf si un prisonnier mourait, afin de le mettre dans un sac noir.
À la prison de Shatta, 90 prisonniers ont été victimes d’un empoisonnement délibéré de leur nourriture. Cela a provoqué un scandale à l’intérieur et à l’extérieur de la prison.
Le gardien responsable de cet empoisonnement a été écarté pendant environ deux mois, peut-être plus. Mais après son retour, en tant qu’officier cette fois, la première chose qu’il a faite a été de nous réprimer avec des chiens, du gaz et des grenades assourdissantes. Il est ainsi redevenu libre d’agir, sans aucun contrôle.
De plus, ils ne nous ont pas permis de laver nos vêtements pendant plus d’un an. Quand je suis sorti de prison, je n’avais lavé mes habits qu’une seule fois en une année entière. Les prisonniers n’avaient que deux tenues : une d’été et une d’hiver. En hiver, ils ont même retiré les vitres de la cellule dans laquelle je me trouvais, si bien que le froid entrait dans la pièce. Nous n’avions ni couvertures ni vêtements adaptés. En résumé : nous avions froid, nous avions faim, et nous étions battus.
Nous avons vu sur les photos la ligne jaune tracée par les geôliers dans toutes les prisons pour délimiter et restreindre la « cour de promenade ». Est-ce que cela existe encore ?
Oui, cela existe encore. Au début, la promenade durait entre dix et quinze minutes, et parfois, nous étions empêchés d’en sortir pendant une semaine entière. Même l’accès aux toilettes était limité à quatre minutes seulement, et en cas de retard, le prisonnier était privé de douche pendant une semaine. On sortait à 30 ou 40 prisonniers dans un espace réduit, puis ils ont retiré les rideaux qui séparaient les douches, les rendant complètement exposées. Parfois, ils déclenchaient l’alarme et envoyaient les chiens et les matraques contre ceux qui se trouvaient aux douches, même si le prisonnier était encore couvert d’eau et de savon.
Comment passiez-vous votre temps dans les cellules, alors que vous aviez été dépouillés de tout, y compris des livres, de la télévision et de la radio ?
Honnêtement, je pense que cela mérite une étude. Comment passions-nous le temps ? D’abord, comme nous étions affamés en permanence, nous parlions de nourriture et nous l’imaginions. Chacun se rappelait le nom d’un restaurant qu’il avait connu, parfois des décennies auparavant, et il en parlait. Ensuite, sur le plan politique, nous avions des discussions et des débats sur ce qui s’était passé et sur ce qui pouvait arriver dans le futur, puisque la plupart du temps nous n’avions aucune information, sauf quand arrivaient de nouveaux prisonniers qui nous transmettaient ce qu’ils savaient, ou ce qu’ils avaient entendu dans le « bus de transfert » (bosta), et en général, ce n’était pas très précis.
Malgré tout cela, le moral des prisonniers restait élevé. Nous savions que plus la répression s’intensifiait dans la prison, plus cela signifiait que l’occupation avait subi un coup dur dans les affrontements en cours. Cela nous remontait le moral, et nous en étions heureux, convaincus que cet indicateur était juste.
« La liberté » et l’expulsion
Qu’est-ce qui a changé entre la dernière opération qui t’a permis d’être libéré et l’accord « Wafaa al-Ahrar » qui t’avait rendu la liberté en 2011 ? Et comment avez-vous accueilli la nouvelle du dernier accord ?
D’abord, la première opération (celle de « Wafaa al-Ahrar ») qui nous a permis de sortir n’était pas accompagnée d’humiliations, de coups, de répression ni de faim : on nous appelait nom par nom, on nous faisait un examen médical normal, c’était une procédure d’échange presque ordinaire. Mais dans le dernier accord d’échange il y avait des signes avant-coureurs: nous savions que les pourparlers échouaient parfois ou étaient retardés. Nous avons vu que la première vague de transferts s’est déroulée sous la répression : ils faisaient une descente dans la cellule où se trouvait le prisonnier qui allait être libéré, ils le frappaient et lâchaient les chiens sur ceux qui y étaient, puis ils sortaient le prisonnier, le ligotaient fortement et le traînaient vers le lieu d’où il devait partir vers le bus. Ils rasaient violemment la tête des prisonniers, parfois en leur arrachant les cheveux, tandis que le chien tournait autour et agressait le détenu.
Cela t’est-il arrivé ?
Oui, cela m’est arrivé, et à d’autres encore, et certains ont subi pire que moi. Pour ma part, en sortant j’avais quatre côtes fracturées, d’autres en avaient cinq. Tous ceux qui sont sortis dans cette vague avaient des blessures ; nous sortions affaiblis, affamés, frigorifiés. Le but était d’adresser un message au peuple palestinien : « Celui qu’on arrête subira cela », et on me disait personnellement : « Tu dois mourir, toi et ta famille devez mourir. »
Comment as-tu reçu la nouvelle de ton expulsion ?
Honnêtement, j’étais opposé, et je reste opposé à principe de l’expulsion. Malgré l’interdiction des visites d’avocats, j’ai été convoqué ; un avocat israélien influent, Avigdor Feldman, est venu me dire qu’il était envoyé par les familles et par le ministère des Prisonniers pour m’annoncer qu’on allait me libérer, mais avec expulsion.
Je lui ai répondu que je refusais, que je préférais rester en prison — « ça m’est égal » —. Il m’a dit : « Si tu refuses l’expulsion, l’aide humanitaire pour Gaza sera affectée, d’autres prisonniers en pâtiront ; tu ferais du tort à d’autres. » J’ai résisté jusqu’au dernier moment mais je me suis retrouvé face au dilemme : rester et risquer de priver notre peuple à Gaza d’aide, ou accepter et permettre la libération d’autres détenus. J’ai accepté à contrecœur ; je souffre encore de cette décision.
Parle-nous du sentiment de liberté aujourd’hui, de la sortie et de l’expulsion, surtout avec les pressions continues subies par ta famille en Palestine ?
Ces politiques trahissent une haine noire qu’ils renouvellent et réinventent à chaque instant. Comme je l’ai dit, ils alimentent une haine profonde. À ma sortie, j’ai dit qu’un de nos nouveaux objectifs dans la lutte populaire palestinienne doit être de libérer les Juifs sionistes de l’empoisonnement causé par cette idéologie coloniale qui a tué l’humanité en eux et les a sortis de notre humanité collective. C’est notre devoir, selon moi, de les délivrer de leur haine et des idées racistes qu’ils ont absorbées.
Quant à la liberté, elle est mutilée malgré l’espace vaste autour de moi. Pendant toute notre détention, nous nous sentions libres dans nos pensées, nos convictions et notre volonté. La liberté n’est pas seulement lié à l’espace qui nous est accessible : c’est sentir que l’on est libre alors qu’on est enchaîné — ce sentiment, je l’avais. Quand on me liait les mains et les pieds et que les gardiens me frappaient, j’étais intérieurement heureux parce que je sentais que ma liberté faisait souffrir ces racistes. Même lorsqu’on était étendus par terre et que les chiens sautaient sur notre dos, nous, les prisonniers, nous regardions et rions, car nous nous sentions plus forts qu’eux. Le gardiens est fatigué, il veut que cela cesse ; nous, nous restons convaincus de ce verset : « Si vous souffrez, ils souffrent comme vous souffrez. » (Coran, sourate 4, verset 104).
Maintenant que je suis en exil, le vaste espace me rappelle un vers de poésie qu’on étudiait à l’école : « Ô ma patrie, si je cherche l’immortalité loin de toi / mon âme me disputerai pour l’éternité, elle me tirerai vers toi» (Ahmed Shawqi). Il est difficile d’arracher un homme à ses souvenirs et à son environnement. Mais nous considérons toute cette terre comme nôtre, de l’océan au Golfe, même si les gouvernements refusent cela. Quand j’étais en Égypte, je me sentais partie intégrante du peuple arabe d’Égypte, comme si j’appartenais à cette terre depuis deux mille ans ; je me sentais chez moi.
Cela nous amène aussi à la question de l’expulsion vers l’Égypte : avez-vous reçu quelque aide ou attention depuis votre départ, et est-ce que, selon toi, la cause des prisonniers en général — et celle des expulsés en particulier — reste une priorité ?
La cause des prisonniers doit rester une priorité. Le soutien moral qui nous a été apporté a été formidable : les gens ont tous compati et nous ont accueillis chaleureusement. Quiconque savait que nous étions des prisonniers libérés nous recevait chaleureusement et avec amour. C’est une réalité que nous avons ressentie en Égypte, et même en Turquie : après mon arrivée, je suis allé à la mosquée un vendredi et un vieil homme qui ne parlait pas arabe m’a demandé d’où je venais. Quand je lui ai répondu « Palestine, al-Quds », il a aussitôt dit : « Par l’âme et par le sang nous te sacrifions, ô al-Aqsa. » Ce genre de geste te fait sentir qu’il existe des gens que tu ne connais pas, qui ne connaissent pas ta langue et qui n’ont aucun lien familial avec toi, mais qui partagent néanmoins, dès la première rencontre, la conscience et l’inconscient de la cause palestinienne chez l’Arabe, le Musulman et les peuples libres dans le monde. Là, tu te sens moins seul dans cette épreuve.
En Égypte aussi, visiter la citadelle de Saladin te fait ressentir l’histoire : c’est de là qu’est partie la libération de la Palestine contre les Croisés. À la bibliothèque d’Alexandrie on se sent au cœur de la civilisation ; j’y ai rencontré une délégation tunisienne et leur comportement et leurs paroles confirmaient ce que je disais. Ce qui nous lie, par exemple avec la Tunisie, c’est ce poème d’Abou el-Kacem Chebbi — « Si le peuple un jour veut la vie, le destin doit répondre » — né en Tunisie mais repris par chaque mère, chaque sœur, chaque épouse, chaque prisonnier, chaque enfant et chaque parent de prisonnier : tout le monde le déclame. Tout cela te donne l’impression de marcher sur le chemin du peuple, tandis que la représentation officielle se contente du minimum.
Malheureusement, pour l’instant nous sommes logés en Égypte à l’hôtel aux frais d’un mouvement de la résistance, et côté officiel palestinien on se contente d’envoyer le salaire que perçoit le prisonnier. Par ailleurs, quand certains prisonniers veulent se rendre au Qatar ou en Turquie, l’Autorité exerce des pressions pour qu’ils ne soient pas accueillis, à cause de querelles internes. La vérité, c’est que tout ce qui se passe dans le pays se répercute sur nous. Mais le changement vient, et le meilleur est à venir — grâce aux sacrifices des martyrs et des prisonniers. Le changement est en route, si Dieu le veut, et les prisonniers en sont une de ces expressions.
Le phare du peuple résistant
Passons à la politique. Au sujet du 7 octobre, comment avez-vous reçu la nouvelle et, après avoir pris la mesure de l’opération, comment avez-vous évalué les événements et leurs conséquences ?
Personnellement, je n’ai pas été surpris, je dis la vérité, et les prisonniers peuvent en témoigner. Tout lieu assiégé pendant de longues années par l’ennemi et même par l’« ami » finit par exploser. Cela annonce un changement futur : celui qui assiège le peuple palestinien fera face à l’explosion inévitable. L’histoire a prouvé que les nations ne se libèrent qu’à travers la résistance.
Toutes les factions palestiniennes ont envoyé auparavant leurs membres se former au Vietnam, en Chine et en Algérie. Ils se vantaient en disant : « Je suis diplômé d’Algérie », « Je suis diplômé de Chine », « Je suis diplômé du Vietnam ». Tous ont appris la guerre populaire et la guerre de guérilla, et étudié les théories contenues dans les manuels de chaque organisation. Mais ces théories, malheureusement, n’ont pas été appliquées sérieusement ni avec une préparation suffisante, sauf le 7 octobre, qui fut la véritable voie ayant plongé notre colon dans un état de choc dont il ne se remettra qu’en étant chassé de cette région.
L’ampleur des sacrifices est énorme. L’assassinat par Israël des enfants, des femmes et des personnes âgées, et la destruction massive que vous voyez, visent à exercer une pression populaire sur la résistance, comme cela s’est produit au Vietnam. Pourtant, ce pays a triomphé, a été reconstruit et est devenu un État. Nous voulons nous libérer, mais ni les conférences ni ce qu’on appelle la communauté internationale ne nous libéreront. Donc, le peuple palestinien qui mise sur ces deux options n’a atteint aucun objectif de libération et de liberté. Celui qui veut retourner dans sa patrie doit en payer le prix et l’assumer, car on ne peut utiliser contre son ennemi une simple « feuille » tandis qu’il brandit un bâton solide contre vous.
Cette bataille a montré la vraie dimension de cet État et a prouvé qu’il n’est qu’une bulle qu’une épine peut percer. C’est la première fois dans l’histoire que cet État est menacé existentiellement par une faction palestinienne de l’intérieur, avec le soutien d’autres factions, et non par une armée officielle de 100 000 ou 200 000 soldats. Les manœuvres de l’État, comme son expansion en Syrie et au Liban, sa cruauté et sa haine en Palestine, et sa volonté de contrôler la région, me font croire que les peuples sont vivants, que les élites résistantes se structurent et qu’elles exploseront face à l’État et à tous ceux qui le soutiennent et le protègent. Tous les États qui soutiennent cet État criminels sont voués à disparaître.
Ce qui s’est passé lors du « Déluge » annonce de bonnes perspectives à long terme, malgré la douleur immense. Telles sont mes convictions. Ce qui s’est passé est un honneur pour les fils et les petits-fils de ceux qui sont tombés, qu’ils fussent résistants ou civils désarmés : ils seront la graine du changement et, dans 50 ans, ils se vanteront en disant : « Mon grand-père a participé à la bataille de Gaza pour mettre fin à cette occupation, mon grand-père, mon père ou mon frère a construit ce monument de liberté, non seulement pour la Palestine, mais pour toute la région, le Levant, le monde arabe et l’humanité entière. »
Permettez-moi de dire aux semeurs de panique, aux lâches ou à certains « intellectuels » qui tentent de s’attaquer à la résistance avec des slogans préfabriqués, que leurs paroles se retourneront contre eux et que l’histoire les rejettera. Quiconque attaque la résistance sera écarté par l’histoire, et c’est ce qui s’est produit dans toutes les révolutions du monde. Nous ne faisons pas exception : dans chaque révolution, des élites se sont levées sous le masque des « rationalistes », liées d’une manière ou d’une autre au colonialisme ou à ses intérêts, et toutes ont été rejetées.
Concernant le rôle du conflit palestinien interne
En référence à ce que vous avez mentionné, selon vous, ce qui s’est passé sur le plan stratégique est porteur d’espoir. Ne pensez-vous pas que le conflit interne palestinien constitue un obstacle aux résultats que vous avez décrits ?
Le conflit n’a pas toujours été le même. Il existait autrefois entre deux factions, mais aujourd’hui, il est entre deux courants : un courant qui adopte la voie de la libération et de l’émancipation, et un courant qui se conforme à ce qui se passe, un système officiel laxiste qui se croit rationnel. Mais cette prétendue rationalité a-t-elle jamais produit quelque chose de concret dans l’histoire récente du peuple palestinien, depuis la Nakba jusqu’à aujourd’hui ? Ces factions existaient-elles lors des massacres de Deir Yassin, Tantura et des dizaines d’autres ? Tous ceux qui sont nés après ces événements n’étaient pas présents, donc ce slogan doit s’adresser à tous : la lutte est une lutte pour la libération et l’émancipation.
S’il n’y avait pas eu « Fatah », une autre organisation aurait pris le relais. Quant à « Hamas », elle est née vingt ans après le début des factions. Et si « Hamas » abandonne ses principes et son action pour la libération et l’émancipation, quelque chose de nouveau naîtra. Notre cause n’est pas celle d’une faction.
Certes, la division est douloureuse et inacceptable, mais l’objectif du peuple palestinien reste unique : libération et émancipation, donc liberté. Je ne crois pas qu’il existe un Palestinien au Liban, en Syrie, en Jordanie ou dans la diaspora qui souhaite rester dans un camp isolé, même parmi les élites politiques du pays hôte.
Au Liban, par exemple, la vie des Palestiniens dans les camps est cent fois pire que celle des camps à Gaza, car les réfugiés y sont interdits de travailler dans plus de 72 professions. Donc, il ne s’agit pas d’une question de faction, mais de deux approches ou courants, comme je l’ai mentionné : il y a des gens qui en profitent, et dans chaque révolution, il y a des opportunistes. Dans notre cas, après l’érosion de la révolution après 1982 et les négociations de Madrid et au-delà, nous avons vu émerger des élites opportunistes sur le sang des martyrs.
À mon avis, chaque martyr de Sabra et Chatila devrait revendiquer son droit : pourquoi suis-je mort ? Pourquoi suis-je mort à Al-Fakahani alors qu’un officier responsable en Cisjordanie exerce un pouvoir très limité, quasiment inexistant ? Chaque martyr des combats précédents de la révolution palestinienne est aujourd’hui le frère et le partenaire de ceux qui résistent à Gaza, car ils se prolongent les uns les autres. Tout opportuniste est le prolongement des liens féodaux et de tous les collaborateurs qui ont tenté d’éteindre et d’annuler la cause palestinienne.
Dans le conflit actuel, la soumission et la complaisance mèneront à l’oubli de l’Histoire. Des personnages et des familles ont été rejetés lors de la révolution de 1936 et de la Nakba de 1948. Par contre, Izz ad-Din al-Qassam, par exemple, est entré dans l’histoire parce qu’avec son groupe, il a incarné la sincérité dans la lutte.
L’esprit de résistance se transmet de personne à personne, comme un cordon ombilical, et il insuffle la vie à quiconque résiste. Celui qui ne résiste pas, même si on lui injecte la vie à travers un « tuyau de 20 pouces », mourra. La résistance est la vie du peuple palestinien. Aucun opprimé ne doit se soumettre ; il doit sacrifier et lutter. Avec l’ennemi sioniste, la rationalité telle qu’elle est présentée ne sert à rien.
Pour revenir à la division, elle oppose deux courants, comme je l’ai dit : un courant résistant sous toutes ses formes — rouge, vert, jaune. Même au sein de « Fatah », de nombreux prisonniers remercient la résistance, pas ceux qui les ont laissés en prison pendant 20 ou 30 ans. Tous jurent fidélité à leur camarade et ami martyr Abu Ibrahim (Yahya Sinwar). La lutte est avant tout une lutte pour la libération et l’émancipation, et les prisonniers font partie des objectifs sur ce chemin.
Notre cause est vivante. Même si le sang et la destruction à Gaza sont douloureux, cette cause a retrouvé son éclat et est devenue la première question au niveau arabe et mondial. De grands événements mondiaux peuvent survenir, comme les frappes actuelles entre l’Inde et le Pakistan, mais ces événements n’occupent qu’une partie du monde. La Palestine, elle, attire l’attention de la planète entière, car, comme l’a dit Mahmoud Darwich : « Cette terre, maîtresse de la terre, mère des commencements et mère des fins, s’appelait Palestine. Elle s’appelle toujours Palestine. »
C’est un poème repris par les intellectuels sur les estrades et les théâtres, célébré comme un chocolat emballé dans un papier coloré. La cause palestinienne est faite d’épines, de pierres, de douleur et de sacrifices.
Phare du peuple résistant
À votre avis, que faut-il envisager à court et moyen terme pour la cause palestinienne, et qu’en est-il du projet national palestinien ?
Je suis optimiste concernant la cause palestinienne, car elle suit sa voie tant qu’elle résiste. Le projet national contient la graine de la libération nationale : le réfugié des camps de Rashidiya, Ain el-Hilweh, Burj al-Barajneh, Al-Am’ari, Shati, Al-Nuseirat, celui qui est dans le village ou dans la ville, celui au Chili, tous disent : « La Palestine est libre ». Mais la Palestine est-elle réellement libérée ? Non. Le réfugié est-il retourné sur sa terre ? Non. Ainsi, le projet national repose sur le droit au retour, point final. Le droit au retour, et ensuite nous pouvons débattre au parlement et dans l’urne.
La libération nationale n’a pas besoin de philosophie marxiste ou existentielle, ni de Sartre ou Heidegger, car la philosophie en Palestine est la libération et le retour. Les autres questions peuvent attendre après la libération. Cela s’est produit pour tous les peuples. Nous sommes tous derrière la résistance, que tu sois rouge, jaune ou vert, « Incha’Allah », même si tu crois en Bouddha, ta part de Bouddha en Palestine est perdue et tu dois la restituer. Si ta part est dans l’église du Saint-Sépulcre, tu dois la restituer. Mais aller prier avec une autorisation administrative et prétendre que tu crois ? Non, tu ne crois pas, et toi et l’imam… Je veux prier à Al-Aqsa, je veux y aller la tête haute, ne m’inclinant que devant Dieu.
Je ne m’incline pas devant quelqu’un qui me donne un permis pour prier. Cette prière n’est pas acceptable, que tu sois musulman ou chrétien.
Ainsi, la libération est ce qui rassemble. Dans le projet national, il y a consensus : des milliers d’habitants de Jaffa, Haïfa, Safed et tous les villages de Galilée ont été chassés de leurs villes et villages, et ils ont droit à y retourner. Je veux ramener les Palestiniens dans leur pays. Si ensuite un Palestinien veut émigrer, qu’il le fasse, mais qu’il parte depuis la Palestine arabe libre, unifiée pour la nation arabe, dans sa géographie, sa conscience et sa foi. La Palestine est le lien entre tous les Arabes. Celui qui ne croit pas en ce principe a une faille dans sa conviction et sa vision. Aucun Palestinien ne peut se sentir indépendant si la Palestine n’est pas indépendante. Et celui qui se soumet, je pense qu’il a un déficit dans son identité palestinienne.
Ce qui se passe aujourd’hui en Cisjordanie peut être appelé « Gaza silencieuse », du moins dans le nord. Que dites-vous à Gaza et à la Cisjordanie dans les conditions actuelles ?
Je te donne un exemple : autrefois, il n’y avait ni électricité ni téléphones. Les navires phéniciens partaient de Liban, de Saïda et Tyr, de Jaffa et Haïfa, vers l’ouest, vers Alexandrie et les confins du monde. Comment revenaient-ils au port sans heurter les rochers ? Ils plaçaient un phare avec de la lumière la nuit et de la fumée le jour. Aujourd’hui, la direction pour le peuple palestinien est connue, le phare est là. Dans le contexte palestinien, toute boussole autre que le travail pour la libération est erronée, et la direction est clairement la résistance.
Même si l’occupation a tenté de démanteler la profondeur stratégique arabe et de fragmenter les fronts, comme en Syrie, les événements au Liban en 1982 montrent que la résistance peut renaître : après le départ des combattants palestiniens, la résistance a utilisé les armes laissées et a réussi à contraindre l’occupant à se retirer d’abord de Beyrouth, du Mont et du Sud-Liban, puis en 2000 de toutes les zones encore occupées. Nous avons vu à la télévision comment les soldats ennemis ont été repoussés. Cela m’a fait pleurer et rire en même temps.
Aujourd’hui, les signes existants et les conditions objectives – pour reprendre le vocabulaire des camarades – en Syrie, au Liban et en Jordanie montreront que la persistance de l’occupation conduira à la naissance d’une nouvelle forme de résistance. Cela se fera grâce à Dieu, puis grâce aux sacrifices que vous voyez au quotidien.
Ils sont douloureux, peut-être plus douloureux encore, mais la douleur de la naissance, les pleurs d’un enfant à venir et la joie d’une mère qui a souffert annoncent l’émergence d’une vie nouvelle. Le futur se formera comme nous le voulons, que ce soit par la force ou par la libération sociale, selon la situation dans laquelle nous nous trouvons. Mais la direction est claire : le phare de la résistance ne s’éteindra pas et ne s’effondrera jamais Incha’Allah.
Lecture et culture
Parlez-nous de vos centres d’intérêt culturels, des lectures qui retiennent votre attention, de la musique que vous aimez écouter et de vos projets pour les prochains jours.
Depuis mon plus jeune âge, je me suis consacré à la lecture. Dans mon enfance, je fréquentais les bibliothèques publiques de Ramallah et de Birzeit. J’achetais le journal tous les jours, j’allais parfois à l’école avec, et je lisais des articles à la radio de l’école, notamment du journal Al-Shaab, que je considérais comme le plus proche de moi.
En même temps, je ne me suis jamais limité à un type particulier de lecture : je lisais les mémoires d’artistes, de politiciens et de révolutionnaires du monde entier, donc une culture variée. Je lisais la littérature russe, la littérature européenne, la jurisprudence islamique, des ouvrages sur la Première Guerre mondiale et la Seconde Guerre mondiale, ainsi que la littérature arabe et la littérature de résistance, la géographie et la politique. Dans toutes mes lectures, je prenais ce qui m’intéressait et laissais ce qui ne m’intéressait pas. Une culture diversifiée élargit l’horizon et permet de mieux comprendre les autres peuples.
Concernant la musique, j’aime la musique populaire, notamment le yerghoul. J’écoute certaines chansons comme Al-Ard Bettakallam Arabi de Sayed Mekawy, Akhi Jawaz al-Zalimon al-Mada de Mohamed Abdel Wahab, Asbah ‘Indi Al-An Bunduqiya d’Oum Kalthoum, ainsi que toutes les chansons de Cheikh Imam. Ces chansons portent toutes un sens profond.
Je me souviens d’une anecdote : en 2011, nous avons été libérés et j’ai pris la parole lors d’un festival des prisonniers en 2012 pour parler des changements artistiques en Palestine après Oslo. Nous avons grandi en écoutant les chants révolutionnaires comme Tali‘ Lak Ya ‘Aduwi Tali‘, et le jour de notre sortie en 2011, nous avons été accueillis au son de la chanson : « Hutt al-sayf qubal al-sayf, al-haqq birja‘ li-sahabo, shufu hal-barouda kaifa fatahat al-sijn wa-babo ». J’ai dit que c’était la culture sur laquelle le peuple palestinien devrait être éduqué.
Je leur ai également parlé d’une chanson des années 1970 : ‘Usfur Tal min al-Shubbak Qal li Nunu ; j’ai commenté que “Nunu” ne pourrait jamais libérer Ahmad Sa’adat de sa prison. À l’époque, on écoutait souvent cette chanson dans un contexte romantique, sous un amandier avec une tasse de café. La culture se généralise. J’ai conseillé à ceux qui entraient en prison, qu’ils soient de tendance islamique ou autre, de s’accrocher à l’art arabe authentique, que ce soit une mélodie de oud, ou des chants patriotiques tirés de la poésie sérieuse. Tout le reste, à mon avis, est dégradé, que ce soit en Palestine ou dans le monde arabe. Aujourd’hui, lors des mariages, on entend des chansons médiocres comme Tircherch Tircherch.
Vous jouez un rôle important dans l’éducation : la revue et tous les livres publiés par l’Institut d’Études Palestiniennes sont excellents, mais il faut des publications simplifiées pour les élèves.
Le Coran dit : {Dis : “Parcourez la terre et voyez comment fut la fin de ceux qui étaient avant vous”} [Sourate Ar-Roum, 30:42]. Il faut observer ceux qui nous ont précédés, qu’ils soient partis, États ou individus, tirer le bon et éviter le mauvais. La culture sur laquelle nous devons former une génération est celle de leaders tels qu‘Izz al-Din al-Qassam, Abd al-Qader al-Husseini, et Dalal al-Maghrabi.
Je fais référence aux femmes courageuses qui ont soutenu les prisonniers : l’épouse de mon cousin, de 1978 à 2024, sans interruption, était à la porte des prisons pour visiter son mari et ses enfants, 46 ans, sous pluie et soleil. Tandis que certains sont célébrés pour une visite ponctuelle, celles qui sont là quotidiennement méritent plus d’attention.
Pour conclure, après ma sortie de prison, j’ai de nombreuses idées, parfois je les garde pour moi. J’ai un projet d’écriture basé sur ce que j’ai partagé dans cet entretien, mais je veux d’abord me calmer avant de commencer à écrire. J’ai refusé plusieurs entretiens pour cette raison. J’ai accepté celui-ci par respect pour l’Institut d’Études Palestiniennes, car même en prison, nous lisions Majallat al-Dirasat al-Filastiniyya.
L’expérience doit être transmise correctement. Même si les affaires personnelles sont considérées publiques, je ne les sépare pas ; les deux sont liés comme la chair et l’os. Une fois, invité à un repas dans une belle région en Turquie, j’ai appris par téléphone le martyr d’un prisonnier après 19 ans en détention administrative* (* Le prisonnier est Mohyi al-Din Fahmi Saeed Najm (60 ans), de Jénine, martyrisé le 5 mai, détenu administrativement depuis le 8 août 2023, après environ 19 ans en prison israélienne.). Je le connaissais personnellement. J’ai dit à mes compagnons présents : « La nourriture n’a aucune saveur, je ne peux savourer aucune bouchée ».
Je suis allé me promener sur environ 4 km dans un village inconnu, en Turquie, rencontrant des Turcs qui ne parlent pas arabe. À chaque pas, je pensais aux prisonniers et à leurs familles, privés d’espace, et je me demandais pourquoi un Turc peut marcher 12 heures sans être interrogé, alors que moi, de Kober à Birzeit (5,7 km), je dois passer par deux check-points.
C’est ainsi que je ressens Gaza : elle a faim, car j’ai connu la faim en prison. J’ai souffert, été démuni et humilié. Pour sortir de l’égocentrisme, il faut rester humain. Il faut préserver son humanité en ressentant la douleur des autres.
En savoir plus sur Samidoun : réseau de solidarité aux prisonniers palestiniens
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